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après le 11 mai….

Comment il voit l’après 11 mai.

Je m’appelle Paul. Je suis le héros du dernier roman de Didier  : « Une forme de joie ». Sous prétexte qu’au début de sa fiction je m’enferme chez moi pour cuver ma tristesse,-pas seulement ma tristesse d’ailleurs (ma femme vient de me quitter)-, il me sort des pages où je somnolais, peinard, pour me demander tout à trac : 

– Dis moi, Paul, imagine que tu vives pour de vrai (j’ouvre de grands yeux étonnés, je ne suis qu’un héros de roman, moi), maintenant là, en mai 2020, pendant cette pandémie de Coronavirus. 

  • Qu’est-ce que c’est que ce truc, jamais entendu parler de « Corona » …Corona quoi tu as dit?
  • Coronavirus. C’est un virus que personne ne connaissait jusqu’au début de l’année 2020. Aucun des grands savants du monde n’avait jamais vu une saloperie comme celle-là. Ce virus  t’infecte, par le nez semble-t-il. Du nez, il envahit les poumons, tu ne peux plus respirer. Tu as une forte fièvre, tu n’as plus de goût.
  • Ah, ça, j’ai connu.
  • Tu n’as pas seulement perdu le goût, tu es très fatigué.
  • Ben, j’étais très fatigué quand je déprimais, rappelle-toi.
  • Oui d’accord, mais c’aurait été bien pire si tu avais attrapé le coronavirus.
  • Tu crois que c’aurait pu être pire que de n’avoir goût à rien, d’appeler la mort, de se barricader chez soi, de ne rien écouter, rien manger?
  • Bien pire. Les malades ne parvenaient plus à respirer s’ils n’étaient pas intubés en urgence.

Paul a un souci d’audition. Il lui arrive de plus en plus souvent en vieillissant de mal comprendre ce qu’on lui dit, de prendre un mot pour un autre. Il lui arrive aussi d’en jouer, j’ai appris à le connaître avec le temps. Je ne suis donc pas extrêmement surpris qu’il réponde à côté de la plaque :

  • Ça veut dire quoi, être infusés? Si c’est boire des infusions, tu repasseras, j’ai jamais aimé ça, tu connais mes gouts il me semble, tu es l’auteur, non?
  • Rien à voir, fais pas le bête : je t’ai dit « être intubé », pas « infusé ». Les médecins te placent des tuyaux pour que tu parviennes à respirer. Pas seulement pour respirer d’ailleurs, pour t’alimenter aussi et tout le reste.

Le « reste » effraie Paul, je le vois. De ses hospitalisations successives pour tout autre chose que le Coronavirus, il a gardé de mauvais souvenirs, la dépendance lui faisait horreur, être perfusé, piqué, contraint d’avaler tout ce qu’ils lui donnaient, être lavé, torché, toujours immobilisé dans son lit de souffrance, zut et rezut, il n’en veut plus. Alors, intubé…Je reprends mes explications autrement. Quand on vit cette période incroyable, et qu’on essaye de l’expliquer à quelqu’un qui ne l’a pas vécu, on mesure à quel point ce que nous vivons est inouï. Évidemment, Paul ignore tout de ce que nous endurons, je viens de l’extraire de mon livre sans lui demander son avis, il a vécu ses aventures, pas les nôtres.

  • Bien pire, je t’assure. Il y a des gens qui mouraient en trois petits jours. D’autres l’attrapaient, se reposaient et pfutt le virus foutait le camp. Mais leur conjoint ou leurs enfants filaient tout droit en salle de réanimation. Plusieurs mouraient, ceux qui le leur avait filé s’en voulaient terriblement. En France, le virus a tué plus de 25 000 personnes en moins de trois mois, tu te rends compte?
  • Ah oui, quand même!
  • Et figure toi que les hôpitaux manquaient de tout. En 2009, il y avait bien eu une épidémie qu’ils avaient appelé SRAS quelque chose, une ministre avait acheté des cargaisons de masques, eh bien les gouvernements qui lui avaient succédé les avaient bazardés, on n’en avait plus de ces foutus masques, juste au moment où on en avait besoin!  On s’était mis à les faire fabriquer au bout du monde, en Inde, en Chine, là où les ouvriers sont payés à coups de pierres, dorment au pied de leurs machines et travaillent des dizaines d’heures sans se reposer, en avalant un bol de riz…Et on vient de s’apercevoir qu’ils sont indispensables, ces masques et qu’on en consomme des millions chaque semaine. Rien que les soignants, je te dis pas. Du coup, on se remet à en fabriquer. Des industriels reconvertissent leurs machines. Celles qui ont une machine à coudre en font et les donnent autour d’elles. Des commerçants et des escrocs les vendent le triple du prix que ça valait avant.
  • Tu plaisantes, je te connais toi, comme tous les auteurs, tu aimes inventer des histoires, mais alors, excuse moi, Didier, de te le dire tout cru : celle-là, elle tient pas debout.
  • Paul, je te donne ma parole que tout ce que je viens de te dire est strictement exact.
  • Et moi, je ne te crois pas, tu galéges, tu délires, tu testes sur moi ta prochaine idée de roman.
  • Non, Paul, c’est la pure vérité ce que je te dis. 
  • Taratata.
  • Bon, disons le autrement, admettons que j’imagine. Alors, rentre dans le jeu, imagine la situation à ton tour.`
  • Difficile, ce que tu me demandes. Je suis un personnage de roman, je te le rappelle, l’imagination, c’est pas moi qui l’ai, c’est toi, moi je vis les situations dans lesquelles tu me mets, tu m’en fais voir d’ailleurs de toutes les couleurs, soit dit en passant…

Je ne relève pas l’estocade, c’est toujours pareil, les héros se plaignent des auteurs, les lecteurs et les lectrices affirment que ce qui est écrit est forcément une expérience autobiographique, quand ils ne trouvent pas les scènes exagérées. Je préfère embrayer, j’aimerais tout de même qu’il me réponde, c’est mon personnage, merde! Non, je retire le dernier mot, je ne le prononce surtout pas, je respire un grand coup et calme mon débit.

  • Tu serais resté enfermé – on dit confiné dans la vraie vie (curieux d’appeler ça la « vraie vie » mais passons, je ne me censure pas-) pendant 2 mois de plus que dans le livre. Cette fois, tu ne serais pas le seul dans ce cas, pas comme ce que tu as vécu dans mon roman, tout le monde est resté enfermé, personne n’a roulé ou marché dans les rues, les transports en commun étaient fermés, les villes les plages les campagnes étaient désertes. Toi qui as l’expérience de la solitude entre 4 murs, dis moi : qu’est-ce qui te ferait plaisir lorsque tu serais autorisé à sortir, chez nous ça se passera le 11 mai?
  • ?
  • Pour t’aider, tiens, comme tu n’as pas regardé, écouté ni lu les actualités, je te tiens au courant. Il y a plein de gens pressés de retourner au boulot. Pour des raisons différentes ou cumulatives. Parce qu’ils manquent d’argent, évidemment, en ne travaillant pas, ils n’ont rien gagné s’ils sont indépendants,  moins gagné s’ils sont salariés mis au chômage partiel, tout perdu s’ils n’avaient qu’un contrat à durée déterminée. Parce qu’ils s’emmerdaient chez eux, en tête à tête avec Bobonne, à supporter les cris des gosses qui se chamaillent pour un oui pour un non. Pressés aussi de revoir les copains, les copines, de rigoler, de picoler. Les chefs d’entreprise bouillent d’impatience, leurs affaires périclitent. Les élèves ont envie de retrouver l’école, au moins leurs amis. Les familles, de se réunir, se toucher, s’embrasser. Les sportifs, de jouer. Les commerçants, de vendre. Les artisans, de réparer ou fabriquer. Les acheteuses d’acheter. Les gouvernants de relancer la machine, économiser les vies et la planète ça va bien un moment, maintenant il est temps de redonner du boulot aux gens, de produire de la richesse, des sous, tout le monde veut des sous. Alors, dis moi, et toi, Paul, tu aurais envie de quoi le jour après le 11 mai? Bosser comme un dingue, tu adorais t’occuper de tes clients au début de mon bouquin, les conseiller, vendre, gérer le stock, tout ça? Picoler entre copains, c’était une autre étape dans ta vie? Voyager, observer les comportements des gens, admirer les paysages? Rendre service, tu l’as fait aussi?
  • Moi, je resterais bien tranquille, comme j’étais au début et à la fin de ton livre. Je me suis trouvé en m’isolant. Je me connais mieux. Le désir m’a quitté. Juste savourer le présent, lire, écouter, méditer. Je suis zen maintenant.

Didier amouroux, 2 mai 2020.