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Bonheur? Joies? Sérénité

Mon roman « Une forme de joie » arrive en librairie. La question du bonheur nous anime; elle traverse ma fiction de part en part, c’est quoi le bonheur?

Je ne vais pas décrire le synopsis ici, quoique…Pas maintenant, non, j’ai réfléchi à ce sujet sous plusieurs angles; en voici un :

  Ce qui ne me tue pas me rendil plus : Fort? Faible? Serein?

J’ai longtemps trouvé évidente la sentence de Nietzsche : « Ce qui ne me tue pas me rend plus fort ». Je me la suis appropriée.

Sans doute parce que je ne me sentais pas de taille à contester Nietzsche. D’autant moins que je n’ai pas étudié spécialement la philosophie, ni creusé mes méninges à réfléchir à des questions existentielles.

Mais aussi par l’expérience personnelle. Comme tout le monde, j’ai craint des cataclysmes comme s’ils étaient imminents et s’apprêtaient à emporter ma maison, ma famille, ma situation…, bref tout ce à quoi je tenais le plus selon les époques. Sauf que, Montaigne l’a bien montré : « j’ai passé mon temps à craindre des choses qui ne se sont jamais produites. Maintenant , il n’est rien pour quoi je m’inquiète hors la maladie et la mort ». On cauchemarde. On fantasme. On imagine. On délire.On ne vit pas le présent. on craint pour l’avenir, obsédés que nous sommes de nous projeter toujours dans le futur.

Je disais donc que j’avais trop souvent craint des risques et qu’ils ne s’étaient pas produits. Pas tous, en tout cas. Ou pas avec la conséquence dramatique redoutée. Cela a conforté ma croyance dans le précepte nietzschéen.

Maintenant je ne le crois pas du tout, pour de nombreuses raisons.

Ce qui ne me tue pas- accident, catastrophe naturelle, maladie, deuil..-ne me rend pas plus fort d’abord tout simplement parce que je n’y suis pour rien s’il ne me tue pas. Je m’explique. Prenons le cas d’une maladie potentiellement mortelle. Le malade qui en réchappe n’est pas plus fort qu’avant de l’avoir contractée, selon moi. Certes, il a mobilisé ses ressources pour lutter; son énergie vitale l’a soutenu; il a respecté les prescriptions médicales. Il est très heureux d’avoir survécu quand d’autres patients en sont morts. Se sent-il plus FORT pour autant? Je ne crois pas, non. Il sait que son rôle actif dans l’histoire n’a pas été le seul; peut-être pas le plus déterminant non plus. Il y a la médecine, les praticiens divers et variés, les médicaments, les appareillages, les soins pointus. Nous le prouve la comparaison des taux de guérison, à maladie identique, selon que le patient est soigné dans un pays développé ou pas. Elle tue les populations défavorisées des pays pauvres. Il lui arrive d’épargner la vie de patients occidentaux. Ma mémoire est pleine de visages familiers, européens et africains, touchés de plein fouet par un mal identique. Certains ont survécu, tous de notre continent; les autres pas; la balance est inégale.

Il y a la génétique transmise par les ascendants. Elle est porteuse de fatalités dans certains cas. De ressources enfouies dans d’autres.

Il y a la chance, le hasard, la destinée. Ce qui dirige nos vies, quoiqu’on en ait.

Je crains, à la réflexion, que ce qui ne me tue pas ne me rende finalement plus faible.

Oui, quoi, mon organisme aura été affaibli. Des organes abîmés. Des cellules matraquées. De la chimie instillée dans l’organisme, avec de possibles effets indésirables et non annoncés. Une espérance de vie réduite.

Et puis, ma psychologie ne va-t-elle pas en être affectée ? De fort, ne deviendrais-je pas faible? Craintif? Inquiet pour mon avenir? A l’affût de tout signe clinique? ET donc sujet à le développer?

Tout dépendrait de la personne, des circonstances, des hasards de la vie….

Si j’en restais là, je serais sans doute traité d’indécis ou d’approximatif; de normand «  p’tetre ben qu’oui , p’tetre ben qu’non ».

Dans les moments de doute comme celui-là, j’ai le réflexe de me tourner vers les auteurs qui m’ont précédé, ils ont probablement réfléchi à la question. Parmi toutes mes lectures- hélas, souvent, parmi les plus récentes- voici quelques pathologies et leurs issues romanesques :

Tanguy Viel « La disparition de Jim Sullivan ».     Alcoolisme, suicide

Michel HOUELLEBECQ »Sonotine ».                Désespoir amoureux, suicide

Pauline Delabroy-Allard.  « Ça raconte Sarah »                           idem

Oscar Wilde «  Le portrait de Dorian Gray ».     « Le but de la vie est de s’épanouir » mais enfin Dorian Gray se suicide en poignardant son portrait qui vieillit

Olivier Adam «  Une partie de badminton ».      Adultère, sérénité 

Virginia WOOLF «  Les vagues ».                        Dépression ,suicide

Gustave Flaubert «  Madame Bovary ».             Désespoir amoureux, suicide 

Paule Constant. «  C’est fort la France «            Décolonisation, mort solitaire

Veronique Ovalde. « personne n’a peur des

Gens qui sourient ».                                           Traumatisme enfantin,               meurtrière en série

Montaigne. «  Les essais ».                                 Sérénité : «  c’est de vivre heureusement qui fait l’humaine félicite »

Sylvain Tesson. « Les chemins noirs ».            Alcoolisme, accident, résilience par la randonnée 

Tolstoi.           « Guerre et paix  ».                    Désespoir amoureux, sérénité

Paul Eluard.   « L´âge de la vie ».                       Sérénité 

Selon la majorité de ces auteurs, bien des pathologies potentiellement mortelles le deviennent donc effectivement. Comme ils s’inspirent souvent des réalités qu’ils observent, une conclusion moins optimiste se profile : ce qui ne tue pas du premier coup …me tue du second….ou me rend si faible que mort s’ensuit.

Pourtant, il reste des fenêtres pour l’espérance : la résilience, la sérénité pourraient être au bout du chemin. Montaigne, Tesson, Voltaire, Tolstoi,  Eluard , modestement moi dans «  Une forme de joie ».  C’est mon côté optimiste. Tolstoi écrit : « L’homme est créé pour le bonheur, il porte son bonheur en lui même , ce bonheur est dans la satisfaction des aspirations humaines  naturelles, tout son malheur lui vient non pas d’un manque mais d’un excès; durant ces 3 semaines de marche, il avait appris qu’il n’est au monde aucune situation où l’homme soit parfaitement heureux et libre, ainsi, il n’en est aucune où il soit absolument malheureux et privé de liberté. »

Ma croyance personnelle devient alors : ce qui ne me tue pas :

  • ne me rend pas toujours plus fort,
  • Souvent plus faible
  • Quelquefois plus serein.

Eluard l´exprime en 3 vers :

« Rien ne nous réduit

A dormir sans rêve 

A supporter l’ombre ».