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cadeau d’anniversaire

On offre des cadeaux lors des anniversaires.

Au mien, j’aime bien en donner. J’aurais bien aimer vous dire :

« J’offre ces violettes,

ces lis et ces fleurettes,

et ces roses ici, ces vermeillettes roses

tout fraichement écloses

et ces oeillets aussi ».

Mais j’écris des nouvelles et des romans, pas de la poésie, je ne suis pas Du Bellay.

Voici mon cadeau : une histoire courte que j’ai écrite en transposant dans le monde actuel une certaine idée de l’aventure d’Ulysse, vous savez le héros d l’antiquité? Enfin, lisez, ça reviendra si le souvenir est confus (et si vous voulez me donner votre appréciation, allez à la page contact, je suis à votre écoute)

 

Je reviens

J’habitais un hameau situé sur un bras du fleuve Casamance. Les terres produisaient peu. Les anciens racontaient qu’un sort avait été jeté sur nos parcelles, la faute à Siloé, une beauté de 15 ans. Elle avait déshonoré ses parents en partant avec un Touareg venu du Mali pour vendre des bijoux qu’il prétendait en or. Aux dernières nouvelles, il la prostituait à Tombouctou.

Le 10 avril 1990, les bandits sont arrivés par un chemin sableux, personne ne les a entendus. Les portes des cases ont plié sous leurs coups de pied rageurs. Ils criaient et malmenaient jeunes et vieux, ils déchiraient leurs frusques, espérant découvrir le secret dans je ne sais quel repli cousu dans le tissu.

Pitié pour Siloé a soufflé un vieux

. Les agresseurs ont cru que Siloé était la cachette du trésor.

Où est Siloé ? ont-ils gueulé de plus belle.

A Tombouctou.

Les voyous ont pensé qu’il se moquait d’eux. Les coups de crosse sont tombés sur les nuques des vieillards, leurs fils sont intervenus, les kalachnikovs les ont fait danser en l’air une dernière fois. Ils ont cherché les femmes au fond des cases. Elles étaient petites, les cases, et pas si sombres qu’elles le croyaient, ils ont trouvé les mères et les filles, les ont violées à tour de rôle puis ont mis le feu. Tout crépitait.

J’ai choisi la pirogue dont la couleur se confond avec les eaux troubles du fleuve à son croisement avec le bolong. En deux coups de pagaie j’ai rejoint la petite île, planqué la pirogue dans les hautes herbes et me suis affalé derrière, sans un geste ni un mot. Je suis resté là à observer les flammes, à écouter les cris.

Lorsque plus rien ne bougea je suis revenu. J’ai vu et j’ai pleuré. J’ai enterré mes morts. J’ai prié. J’ai fui. Sans un FCFA en poche, j’ai marché jusqu’au port de Ziguinchor. J’ai profité de la nuit pour grimper sur le premier filin trouvé. Vite, ouvrir n’importe quelle porte, par chance la première débouchait dans la cale, plus vite encore me cacher sous des plastiques couvrant des tonnes de noix de cajou.

Le lendemain Dakar grouillait d’embarcations. Un cargo faisait cap sur Bordeaux. Je suis descendu en auto-stop vers la Méditerranée, un camarade m’hébergeait à Saint-Offroy. Il avait un bon boulot. Comme lui, je suis éboueur. Tout alla bien jusqu’à l’élection d’un maire plus brun que blanc. Il a décidé que les gens comme moi volaient le pain des Français. Il a nommé un contremaître à sa botte. Lors des pluies diluviennes qui me rappellent notre hivernage, ce type a renvoyé à leurs domiciles tous les employés sauf 2 maghrébins et 2 noirs qu’il a affectés au ramassage des déchets déposés à terre; les camions ne circulent pas, il peut risquer des hommes dont il n’a rien à foutre, pas ceux qui lui sont chers. Ce chef nous pousse à bout. Avec méthode. Un pas après l’autre vers le précipice. Il s’acharne sur nous parce que nous sommes différents, et sur les plus faibles d’entre nous pour les faire craquer, il veut ouvrir une brèche, fissurer notre solidarité, les plus fragiles emporteront les plus forts. Il me convoque quand je proteste. Tout juste s’il ne montre pas les dents comme un pitbull dressé à agresser les gens de couleur. Il réserve ses sourires aux Saint-Offryens pur souche, blancs, il rigole avec eux. Le plus insidieux est ce qui n’est pas dit. Les haussements d’épaules quand je parle. Les yeux qu’il tourne vers le Ciel. Il a fait l’erreur de sectionner le cadenas de mon casier, lacérer mes vêtements, les jeter. J’ai fait constater. Il a été condamné pour harcèlement.

Avec mes indemnités, je me suis envolé pour Johannesburg en compagnie de mon copain. Nous n’y restons pas, ici aussi les gens différents ne sont pas appréciés, les Sud-Africains méprisent les Basothos- c’est le nom des habitants du Lesotho, son pays. Nous roulons sur les petites routes, traversons la campagne puis la montagne avec son lot de prairies grasses, de vaches, de bergers à pied ou à cheval. Des formes mouvantes se détachent au loin, springboks et zèbres me dit-il. Ce n’est rien encore. La route en lacets grimpe à l’assaut d’une montagne. Elle devient chemin caillouteux, nous ralentissons. Le brouillard voile les formes jusqu’au col du Sani. Le Lesotho est perchée à 2825 mètres, c’est écrit sur un panneau en bois déglingué. Les hauts plateaux du Lesotho sont nus, aucun arbre n’y pousse, l’hiver glacial dure 9 mois. Au royaume du ciel, les collines me surprennent d’un vallon à l’autre. Une forme noire cachée par un rocher est trahie par son ombre. Ce berger m’observe, mon copain a rejoint les siens, je suis seul. Ses bottes blanches se détachent sur une couverture noire qui couvre tout le corps. Je manoeuvre sans bruit en changeant de vallon. Des cris guerriers me font sursauter, une tribu viendrait-elle m’encercler? Je me plaque contre le sol, sans bouger. Les cris approchent, ce sont 2 Basothos montant à cru, aussi sauvages que leurs chevaux. Ils dirigent 5 vaches rachitiques vers le fond de vallée. Le berger que j’avais cru distancer leur répond d’un cri guttural. Je ne bouge pas d’un millimètre. Ils passent enfin. Je suis rattrapé par une troupe de 7 enfants. Le plus grand porte un bébé, les fesses à l’air. Leurs nez dégoulinent. Plusieurs ont les pieds nus; d’autres, des bottines d’un autre siècle. Leurs loques sont trouées. La faim les obsède. Je  donne à chacun un morceau de goûter. Satisfaits, ils filent vers leur village caché entre 2 mamelons.

Je n’ai pas pris de photo, l’image est mieux que numérique, gravée dans mon esprit. Elle infléchit le sens de mon voyage. Je décide de créer une association en Casamance. M’intégrer en France n’était qu’un rêve. M’occuper exclusivement de moi, un désir égoïste. Je veux que ma vie serve à autre chose. L’association financera les fournitures scolaires d’enfants démunis et une cantine; elle offrira des arrosoirs aux cultivatrices. Je vendrai des bracelets aux touristes pour récolter 10000€ par an.

Je reviens.