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Coronavirus : ta désolation, notre espérance

Coronavirus, c’est le nom savant qu’ils t’ont donné. Covid 19, disent d’autres. Comme d’habitude, les humains appellent de plusieurs noms les choses qu’ils ne comprennent pas : VIH ety Sida, pneumonie et pneumopathie, etc.

Moi, je t’appelle Désolation.

Tu as commencé par faire le vide. Tu continues. Pas le même d’une certaine façon mais une désolation identique dans les corps, les têtes, les organisations.

À vrai dire, qui sait quand tu as commencé? Ça se passait en Chine, elle est si loin de la France. Si tu étais née à Pékin, on l’aurait su plus vite, il y avait encore des journalistes internationaux dans la capitale. Mais non. Pourquoi et comment est-ce à Wuhan que tu es apparue? Personne ne le sait. Personne ne le saura jamais sans doute. Déjà, qui pourrait localiser cette région? Pas moi, je l’avoue. Vous soupçonniez, vous, que 60 millions de personnes vivaient là, l’équivalent de notre pays? La région est administrée par des cadres du Parti communiste Chinois. Ce qu’on sait du pays, ce qu’on voit, ce qu’on entend, c’est qu’il n’est plus communiste, cet immense pays. L’égalité n’y est que de façade. Les très riches et les très influents vivent dans l’opulence, sur des sites protégés, ils ont tout ce qu’ils peuvent désirer, ils voyagent, leurs enfants se forment dans les meilleures écoles à l’étranger . La masse vit toujours dans la misère, les paysans affluent dans les villes, ils ont eux aussi envie de profiter de la société de consommation, envie d’être logés plus confortablement que dans leurs bicoques avec leurs animaux, ils ont toujours été entourés de poules, de lapins, de pangolins, de chèvres, de moutons, de chauve-souris. De souris et de rats aussi bien entendu. De chiens (paraît qu’ils en mangent), peut-être de chats, je ne sais. C’est par là que le mal serait venu, dit-on. Des animaux. En fait, on n’en sait rien. Les dirigeants locaux ne dirigent rien, ils administrent la province selon les directives nationales. La première est le silence. On se tait, on ne dit rien. Tout va bien, le peuple est heureux, la croissance au rendez-vous, le niveau de vie s’élève, tout va bien et c’est grâce au Parti que tout va bien, grâce à l’ordre, le peuple a besoin d’ordre plus que de liberté, la démocratie est un modèle dépassé, c’est notre démocratie illibérale qui apportera richesse et prospérité partout, pas seulement chez nous, on l’exporte et on l’exportera en Afrique, en Asie, en Europe  grâce à nos routes de la soie 2020. De sorte que lorsque les premières centaines de malades se pressent dans les hôpitaux, les dirigeants de la province cachent l’information. Pas d’article de presse, de télé, rien. Silence, tout va bien. L’immense dirigeant national apprécie  là-bas, tout est immense, les dirigeants nationaux successifs ont toujours concentré tous les pouvoirs et en ont profité pour se parer de titres superlatifs, « Grand Timonier » etc. Il appuie sur le couvercle. Rien ne filtre. Pas tout à fait. Il y a encore quelques correspondants de journaux étrangers à Pékin début 2020. Rassurez-vous, leurs cartes de presse ne seront pas renouvelées en avril 2020, Américains et Français, tous des propagateurs de fausses nouvelles, on va leur en donner des fake news nous autres.La première page de ta DÉSOLATION GÉNÉRALE venait d’être tournée : le silence total sur la maladie, le secret sur le nombre de malades et de morts, sur l’incapacité des médecins à soigner. Les médecins aussi étaient sanctionnés s’ils ouvraient la bouche. Nous étions en janvier et février. En mars, les éléments de langage distribués aux soldats du Parti et aux journalistes changèrent. Les premiers dissidents à avoir sonné l’alerte ne furent plus honnis. Pour quelques uns, ça n’eut aucune importance. Le virus les avait tués.

C’est alors que ta désolation s’étendit. En mars, peut-être un peu avant, tu frappas d’autres corps que ceux des Chinois. Les Chinois riches bougent, maintenant, on n’est plus en 1960, je l’ai dit plus haut; plusieurs vinrent en Europe. Et la contagion commença, ta désolation s’exporta. Les premiers malades avaient la nationalité italienne, ils vivaient en Lombardie. Les Italiens fortunés ou éduqués ou avisés quittèrent Milan dare-dare; ceux qui avaient une résidence secondaire ou de la famille ailleurs s’y réfugièrent. Et voilà Rimini et Venise à leur tour touchées. Puis tout le pays. Puis la France et l’Espagne et la Grande Bretagne. Moins l’Allemagne, la Suisse, les Pays-Bas, l’Autriche, la Suède, mais quand même. Les personnes gravement atteintes avaient besoin d’être intubées, une machine leur enverrait de l’air, elle les maintiendrait dans le coma 15 à 20 jours, ils en sortiraient guéris ou en mourraient, ceux qui avaient des pathologies antérieures et les plus vieux en mourraient plus sûrement; comme il n’y avait plus assez de machine et aucun traitement, il fallut faire des choix, on limita l’accès aux machines, on réserva les places comptées en salle de réanimation à celles et ceux qui avaient plus de chances de s’en sortir. Ta désolation n’était déjà plus seulement physique. Elle était dans les têtes, elle obligeait à abandonner des valeurs : non, l’accès aux soins ne pouvait être égal pour tous désormais.

S’engouffrant dans cette faille, la désolation physique fit tourner les têtes à toute vitesse. Exode pour ceux qui le pouvaient encore. Les citadins des grandes villes les fuyèrent (1 million de Franciliens, pas moins!) et répandirent le virus dans les provinces métropolitaines et en outremer; et bientôt à l’étranger; l’étranger qui ferma peu à peu ses portes aux nouveaux pestiférés. Ils n’étaient plus seulement Chinois. Ils étaient Européens et surtout Italiens, Espagnols ,Français. Le Président des USA, déjà forcené partisan de l’isolationnisme, commença. Les autres suivirent, chacun à son rythme. Ceux qui ne le firent pas à temps le payèrent cash.J’ai appris hier par le canal de www.ponteranga.com, l’association solidaire que j’essaye d’animer, que 3 Français toussaient dans l’avion qui les amenait à Dakar et plus au sud à Ziguinchor. Banco, l’épidémie est à présent en Casamance. Et ailleurs en Afrique. Que dis-je l’épidémie? Ce n’était qu’une épidémie jusque vers le 10 mars. L’organisation Mondiale de la Santé n’inquiéta personne, ce  virus avait le bon goût (selon nous, c’est pas l’avis des Chinois) de se limiter à la Chine; puis une épidémie, peu à peu mondiale, en aucun cas une pandémie universelle, braves gens circulez, y a rien à voir. C’était durant la 1ère période : le silence n’était pas seulement chinois, c’est ce que l’on apprit autour du 13 mars quand l’OMS avoua que ça y était, nous étions confrontés à une pandémie mondiale.

À ce stade, ta DÉSOLATION s’était répandue partout. Le nombre de décès dépassait les 20 000. Dont environ 10000 en Italie, 4000 en Espagne, 1400 en France, plus de 1000 aux USA soi-disant coupées du monde. Manquaient encore l’Inde. Ça ne tarda pas. Et toujours pas de remèdes, de vaccin n’en parlons pas, pas assez de masque…Les rumeurs circulaient. On ne se déplaçait plus, le confinement général était ordonné un peu partout en Europe sauf en Grande Bretagne, des villes ordonnaient le couvre feu la nuit, nous étions en guerre, le Président Français l’avait annoncé, le ton grave. On ne se déplaçait plus, on ne se réunissait plus, mais on pouvait téléphoner ou écrire sur Internet, les réseaux sociaux n’étaient pas faits pour les chiens. On prétendit tout et le contraire. Tenez, pas plus tard qu’hier, tout près de chez moi : un copain pratiquant une de nos activités associatives montra sur son site  la lettre anonyme placée sur le pare-brise de sa voiture, en bas de sa résidence : « On sait qui vous êtes. Ce que vous faites. Ce genre de pratiques répand le COVID 19. Partez! » Il est homosexuel et vit en couple. Un autre prétend que beaucoup d’Italiens souffraient de pneumonies inexpliquées depuis octobre 2019. Inexpliquées sauf si on faisait le lien avec les investissements (et donc la présence physique) chinois en Italie. Le politiques Français disaient le mercredi que reporter le 1er tour des élections municipales serait un coup d’Etat; le lendemain ils exigeaient le report du second tour sur le même ton indigné. Tout et le contraire circulait. La folie embrasait les têtes. En Chine, après les 3 mois de confinement total, le nombre de divorces explosa. Un peu partout des coups de folie étaient perpétrés par des gens n’en pouvant plus de rester enfermés- qu’ils habitent 20 ou 100 mètres carrés, c’est le fait d’être contraints de rester à l’intérieur qui les rendait fou. Ils sortaient picoler avec d’autres, discuter, parler, rire. On commençait à craindre que les Cités s’embrasent, tant de Kalachnikov sont planqués dans les caves. Surtout que des dizaines de milliers de masques avaient été volés. Les masques, nos arlésiennes du moment.

Alors ta DÉSOLATION ne se satisfit plus de tuer les corps ni de faire tourner les têtes. Elle déglingua les Organisations. C’est le stade où nous en sommes, ce 28 mars. Ce fut rapide et multiforme : fermeture des frontières un peu partout;  l’Europe commença par celles de l’espace Schengen c’est à dire celles entre l’Europe et le reste; puis des pays européens claquèrent leur porte au nez des autres, y compris les Allemands envers les Français; et maintenant, Pays Bas et Autriche, potentiellement touchés par le virus comme les autres, refusent de valider le projet d’emprunts européens pour aider les pays les plus touchés à soigner puis démarrer; si la situation restait bloquée, il y a fort à parier que l’Italie quitterait le navire au plus tôt, c’est pas par hasard si les Russes et les Chinois lui livrent leurs soutiens.

Dans cet univers kafkaïen, ta DÉSOLATION nous fait mal, mais notre ESPERANCE se lève.

Oui, nous avons été éberlués, estomaqués, abasourdis. Oui nous avons jugé incroyable qu’un tel virus jamais vu se répande partout, comme une traînée de poudre. Oui, nous pleurons nos malades, nos morts, les soignants. Oui nous avons peur de faire partie du lot. Oui nous compatissons à la souffrance des proches. Et nous les écoutons : nous respectons l’impératif du confinement, pour nous, pour tous.

Mieux que tout, nous espérons.

Nous espérons que les malades guérissent, que des médicaments combattent le mal, que les masques finissent par arriver, que le vaccin soit mis au point, que l’industrie nationale vitale soit durablement relocalisée (aujourd’hui, médicaments et masques viennent à plus de 90% de Chine), qu’enfin nous protégions la planète, un frisson nous parcourt à l’idée qu’elle ne se venge de notre maltraitance en nous envoyant cette pandémie inouïe.

Surtout, nous ressentons mieux les choses, nous entendons les oiseaux et le calme, nous sommes nous mêmes plus calmes, le stress s’éloigne; nous nous recentrons sur nous, ce que nous aimons, ceux que nous aimons, nous leur téléphonons, nous communiquons vraiment avec eux, nous  leur disons notre attachement sans attendre la fin, la leur, la nôtre. Et puis quoi, savourons les romans et les poésies, réfléchissons, pensons par nous mêmes au lieu d’ingurgiter les opinions déversées, écoutons de la musique, aimons la vie, quoi. Partageons ces moments de calme, vivons dans la joie, au moins « une forme de joie ». Comme un temps suspendu, moins celui mélancolique de Lamartine auprès du lac langoureux que celui marin de Paul Valéry « Le vent se lève…Il faut tenter de vivre ».

 

 

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