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UN RÊVE DE JARDIN SEC SUR NOS CAILLOUX. Érasme, dis leur que ce rêve n’est pas fou.

  • 1) ÉRASME : J’ai acheté la biographie d’Érasme par Stefan ZWEIG pour l’auteur, tout en me demandant pourquoi il se hasardait à une biographie, avec l’imagination qu’il avait. Car si le nom et la photo d’Erasme me parlait, j’étais bien incapable de citer ses œuvres. En lisant le titre, « Érasme », mon cerveau lui a immédiatement associé deux images : celle du portrait reproduit dans les manuels scolaires, et Dieu sait que je n’en ai pas feuilleté depuis des lustres; plusieurs peintres l’ont montré comme il devait donc être puisqu’ils sont plusieurs à l’avoir peint ainsi et que cela correspond à l’auto-portrait qu’Érasme brosse de lui même, un intellectuel chétif qui a toujours froid et porte en toutes circonstances pelisse et toque bien chaudes; celle d’un programme d’échanges européens d’étudiants, les Portugais en Scandinavie, les Irlandais en Espagne, c’est Klapish qui en a fait un film, « L’auberge espagnole », je crois.
  • Zweig, dans son style fluide, avec son vocabulaire simple et précis, m’a appris qu’Érasme voulait être « homme pro se » : homme pour soi même, c’est à dire un homme qui pense par lui même sans entrer dans une chapelle, en dialoguant avec tous.
  • Son « Éloge de la folie »montre que la vie en société n’est possible que grâce au mensonge et à la flatterie, les 2 assaisonnés d’une dose de folie. Ce livre est aussi l’autocritique d’Erasme: la contrepartie de son esprit de modération, de sa tolérance a été une vie terne, solitaire, fugitive d’un pays en guerre vers un pays en paix à plusieurs reprises. Vers 1500, c’était dangereux de publier un livre dans lequel il rappelait que le Christ était douceur et pauvreté, critique évidente des ors de l’Eglise.
  • Érasme a aussi promu l’idée européenne d’une civilisation unie par une langue ( latin), une religion et une culture communes. Il a combattu le fanatisme et prôné les échanges d’idées.Voila pourquoi cet homme libre n’a pas rejoint Luther alors qu’il a été le précurseur de la Réforme, sans se prononcer clairement, Luther le lui a suffisamment reproché…Il a échoué dans ce rêve d’un continent paisible animé par les savants : les guerres se sont multipliées, il les a fuies encore; l’empire humaniste qu’il appelait de ses vœux n’est pas né de son vivant. Mais aujourd’hui, Erasmus est le nom d’un formidable programme d’échanges d’étudiants européens. Aujourd’hui, la paix règne en Europe.
  • Donc oui, Erasme a laissé une trace; on le connaît peu, c’est tout. Et il est très actuel : ceux qui stigmatisent les pensées des autres, ceux qui saccagent les locaux de gens qui ne pensent pas comme eux devraient lire ce livre, ou carrément Érasme.

2) UN RÊVE DE JARDIN SEC SUR NOS CAILLOUX

Érasme apprend aux plus sages à laisser échapper un zeste de folie. J’encaisse la leçon, je suis si raisonnable!

Mais chacun de nous a plusieurs facettes, on est sage et fou à la fois, j’ai écrit un recueil d’histoires policières intitulé « Mi-anges, mi-démons comme chacun de nous », comme quoi je savais inconsciemment ce que le texte d’Érasme nous dit, sans forcément me l’appliquer. Encore que…

Ne vous moquez pas par avance, che(e)rs ami(e)s, oui, je suis fou, moi qui vis en pays sec, moi qui ai planté mon jardin à coups de pioche sur le plateau schisteux de Viols le Fort, de rêver de faire un autre jardin, pas loin de chez moi. Ce jardin serait méditerranéen, c’est à dire composé exclusivement de plantes poussant sur nos terres calcaires, sans une goutte d’eau, sans le moindre bêchage. Au contraire, je drainerais des plates bandes, c’est à dire que je formerais des tas de cailloux, de sable, de mauvaise terre. J’y planterais cistes, sauges, et une riche variété de plantes méditerranéennes. Vous verriez, si j’y arrivais, vous voyez déjà dans mon jardin existant, comme ce serait, comme c’est beau.

Mon rêve a une dimension humaine. Je crois en la transmission : montrer aux enfants, montrer aux villageois méfiants, qu’il est possible d’embellir la nature au lieu de la dégrader, de vivre en harmonie avec elle, entourés de fleurs et de plantes aux feuillages et couleurs de tous genres. On ne se lasse pas de la beauté. La transmettre in situ aurait peut-être des effets, chacun consommerait moins d’eau, chacune cultiverait un jardin, au lieu qu’aujourd’hui le nouveau propriétaire d’une parcelle gagnée sur la nature s’empresse de bétonner 95% de la surface (il est vrai chèrement acquise) : maison, garage, piscine, abri piscine, local de bricolage, terrasse en ciment, pierres ou bois, l’eau ne ruissellerait plus lors des épisodes cévenols ou autres crues. Regardons autour de nous : les hauts murs isolent les habitants mais on voit chez eux des constructions de toutes sortes, jamais ou très rarement des arbres, des plantes grimpantes, des haies, des fleurs; une plante grimpante sur son support, c’est pourtant bien plus joli, non?

C’est un rêve et ce n’est pas un rêve. Mon projet est concret. D’abord parce que j’ai déjà réussi trois jardins, dont un ici sur la terre sèche. Ensuite parce que je me forme dans deux associations spécialisées, une française, une internationale à dominante américano-anglaise ou anglo-américaine. J’ai même fait un long voyage en Afrique du Sud pour ne voir que des plantes endémiques; seul Français d’un groupe d’Anglais, difficulté supplémentaire! Enfin parce que ce projet me tient à coeur et que je n’ai besoin d’aucune aide extérieure pour le financer. Et puis, l’expérience de l’ouverture aux enfants, de la transmission aux enfants et aux autres de façon générale je l’ai acquise dans ma vie active et développée dans ma vie associative (www.ponteranga.com le fait très bien dans une dizaine d’écoles en Hérault et en Afrique).

Ce n’est pas un rêve, mais un projet, d’autant que l’air du temps change. Les personnes d’âge mûr commencent à peine à comprendre que ce n’est pas un hasard si les températures montent, montent, montent; pas un hasard si les incendies dévastent des hectares à tout instant; si les cours d’eau débordent et envahissent parcelles et maisons; si le niveau des mers et des océans grimpe chaque année. Les plus jeunes l’ont compris bien plus tôt. En classe, ils le disent. De jeunes adultes aussi : j’ai assisté récemment à une réunion publique d’un candidat à la noble et ingrate fonction de maire; il était entouré de trentenaires, au plus quadragénaires à une exception près; tous ont exprimé leur volonté de protéger le village de l’enlaidissement permanent par des constructions empiétant sur la garrigue; tous ont des projets « écologiques », je dirais plutôt « vitaux » si nous voulons survivre.

Mais. Car il y a un mais. Il a nom « PLU », l’affreuse abréviation. PLU ne veut pas dire « Plan local d’urbanisme », langage châtié, hypocrite. Il veut dire : spéculons, transformons vite les terres de nos ancêtres, terres à moutons et garrigues, en terrains non cultivés mais constructibles, pour nous enrichir. Il veut dire : achetons vite, les prix montent, les taux sont bas, nous ferons de bonnes affaires. Apitoyons les élus, » Mesdames, Messieurs, il nous faut un toit pour nos familles ».Bâtissons des maisons sur de toutes petites parcelles, l’eau ne s’infiltrera plus. Et envahissons les espaces naturels au lieu de grouper l’habitat. Ces 3 lettres changeraient tout. D’un village harmonieux, essentiellement habité d’un côté de la route que traversent maints camions (des carrières font fortune sur les tas de cailloux),  elles feraient, ces 3 lettres, une « agglomération » banale, construite partout; sangliers et couleuvres, moutons et brebis l’abandonneraient. Le calme avec. La beauté. C’en serait définitivement fini du charme  de notre environnement, vanté par un célèbre couturier de passage dans la commune il y a des années de ça (il s’adressait au maire de l’époque) :

«  J’ai eu la belle surprise de votre village si intelligemment sauvegardé des vulgaires enseignes lumineuses, mobiliers urbains faussement modernes et sacrifices déplorables aux maux du jour qui saccagent partout notre région. Ma femme et moi ressentions le besoin de vous féliciter d’avoir su garder en vie les charmes de ces lieux très particuliers. Bien sincèrement. Christian lacroix »