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j’ai ressenti une forme de joie

Les nombreux messages de soutien que j’ai reçus après mon retentissant échec à Saint Jean du Gard m’ont réconforté. Sans eux, serai-je reparti à l’assaut de la citadelle Biterroise? Réponse normande (je n’ai rien contre les Normands, celles et ceux que j’ai rencontrés, au travail ou en privé, celles et ceux que j’ai lus depuis Maupassant et Flaubert jusqu’à Annie Ernaux, j’en oublie plein sans doute, tous m’ont montré des facettes inhabituelles pour le Méditerranéen que je suis) : p -t’être ben que oui, p-t’être ben que non. Je crois que oui au final, je suis du genre résilient, j’ai appris à me connaitre avec le temps, au fil des épreuves.

Et donc je suis allé très tôt à Béziers ce vendredi 6 août 2021. La librairie des Sources, autrefois Clareton et toujours connue sous ce nom, venait à peine d’ouvrir. J’ai occupé la première table à l’angle des Allées Paul Riquet et de la rue de la Coquille. Certes, moins fréquentée que la rue très passante, de l’autre côté de la librairie, plein sud, qui draine son flot d’automobiles le long des célèbres allées, mais aussi moins exposée au soleil; au mois d’août ça compte en principe; pas cette fois, il faisait gris, sans pleuvoir, un temps normand, frais sans avoir à enfiler une seconde couche, un peu moins frais tout de même que du côté d’Yvetot. Une température plaisante en fin de compte. Un jeune sympathique, dont le statut au sein de l’équipe reste un mystère pour moi (salarié ou stagiaire? je penche pour la seconde hypothèse), s’est mis en quatre pour placer une nappe, deux chaises (pourquoi 2, je ne sais pas) et m’expliquer…que les réponses à mes questions pratiques seraient apportées par la patronne. Me voilà affairé à disposer mes chevalets et mes nombreux livres. J’avais choisi 4 romans parmi mes romans et les 3 livres jeunesse de l’association Ponteranga. Soit la moitié de ma production et les 3/4 de celle de Ponteranga. Compte tenu de la commission libraire, les autres livres n’auraient rapporté qu’à la librairie et à  mon ancien éditeur (qui  s’était grassement payé dès la sortie des bouquins en ponctionnant une grosse part du prix affiché, il  me vendait fort cher mes livres, c’est l’une des raisons pour lesquelles je l’ai quitté depuis belle lurette). Cet emplacement m’avait convenu jadis; jadis c’est à dire avant le Covid, il y a deux ans, il y a une éternité. En venant à ma rencontre, la propriétaire active et sympathique s’est souvenu que j’occupe cette place lorsqu’elle est libre, j’ai été impressionné par sa mémoire et trouvé son attention charmante.

J’aime cette ville. J’y ai fait des débuts professionnels contrastés à la rencontre de chefs d’entreprise à l’époque fort lointaine où j’étais affublé du titre d’ingénieur commercial. Un titre que je ne méritais pas, je n’ai jamais été ingénieur, jamais été commercial, ou alors un bien mauvais commercial. Mais la multinationale informatique qui avait pris le risque de m’embaucher croyait en mon potentiel. Il y avait le diplôme c’est vrai. Pour le reste, tout était à faire. Mes patrons avaient misé sur moi d’abord parce qu’ils avaient le goût du risque sans doute, mais aussi parce que j’avais ramené à Montpellier la récompense suprême du long cursus de formation de ma promotion : le stylo d’or (je l’ai perdu depuis, au fil des déménagements, sans doute n’y attachai-je pas une  importance suffisante pour le conserver comme un trophée). L’agence ne l’avait jamais gagnée auparavant. Mes patrons étaient fiers, ils avaient du nez, ça se confirmait. C’est ainsi que j’ai rencontré une flopée de chefs d’entreprise dans tous les domaines. Il y avait, il y a peut-être encore à Béziers et dans le Biterrois, un grand nombre d’entreprises de taille petite ou moyenne et toutes avaient besoin de facturières, vous savez ces petits ordinateurs de bureau qui éditaient les factures et facilitaient la gestion comptable. On en était aux débuts de cette industrie, nous étions des pionniers, c’était intéressant de passer d’une entreprise de peinture florissante à deux fabriques de jus de fruits, de cabinets d’experts comptables à des domaines viticoles ou autres grands garages. Un commercial bouge, c’est bien connu, j’ai donc sillonné ce secteur. J’en ai gardé de bons souvenirs. En outre, les paysages, les structures, les métiers étaient variés. Plus tard, bien plus tard, je suis revenu à Béziers pour un autre travail, celui qui a passionné 30 ans d’une existence professionnelle ma foi fort active dans les ressources humaines, les relations institutionnelles et le soutien aux associations et aux personnes en grande difficulté. À ce titre et tout à fait en dehors de mon travail, Béziers a capté une part de mon énergie lorsque j’ai franchi le pas de l’autre côté de la barrière, en assumant des responsabilités bénévoles assez lourdes d’ailleurs dans la gestion de centres associatifs venant en soutien aux enfances déchirées (un Président d’association est responsable pénalement!).

Et puis, elle est curieuse, cette ville. Géographiquement d’abord. Le contraste est frappant entre la Citadelle, le marché, le quartier autour des Allées, tout cet ensemble de constructions anciennes qui  domine la plaine de l’Or, c’est le nom de la rivière…et, lorsque l’on  descend,  des faubourgs aux logements misérables dans mon souvenir, des endroits inondables que de gros travaux ont entre temps amélioré. Beaucoup amélioré. Dans ma carrière d’auteur, des années plus tard, j’ai suivi mes nouveaux éditeurs à un salon au bord du canal, c’était carrément champêtre et tout à fait original par rapport au littoral.

J’aime cette ville donc. J’ai suivi son invraisemblable parcours politique. Il n’est pas si fréquent  que la même agglomération- bien sûr pas tout à fait la même, Épictéte a raison, les choses changent, la population évolue, de nouveaux habitants ne votent pas forcément comme les anciens- élise un maire et des députés communistes, puis socialistes, puis de droite modérée pour enfin porter à sa tête un acteur d’extrême droite. Le plus remarquable est que tous ces élus ont été ou sont des leaders, des gens qui avaient ou ont une aura.

Je l’aime au point d’avoir situé l’action de mon avant-dernier roman « UNE FORME DE JOIE » à Béziers et dans ses environs, en laissant mes héros retracer, à leur façon, son évolution

.Vous ne serez donc pas surpris que, le 6 août dernier,  j’ai mis du coeur à l’ouvrage et employé ce que j’ai comme force de conviction à la rencontre des passants. Voici à peu près ce que je leur raconte :

  • « Une forme de joie a Béziers pour cadre. Mon héros, Paul, tient un commerce de tabacs/journaux à la Devéze de 6h du matin à plus de 20H. Puis il rentre chez lui au sud de la ville, dans un quartier résidentiel proche de la route du littoral. L’été, c’est au bord de la plage qu’il rejoint son épouse. Son commerce est florissant, Paul offre à sa femme tout ce qui contribue à son bonheur. Il devrait dire « à son confort », il dit  » à son bonheur ». Car Paul est heureux sans le savoir vraiment, un peu comme Monsieur Jourdain faisait de la prose sans le savoir, il va l’apprendre bientôt . Bientôt, quand sa chère Marion va le quitter. Depuis longtemps, elle n’en peut plus de ses silences, de ses fatigues, elle aimerait avoir un compagnon, à la place elle n’a qu »une statue figée devant sa télé, le soir; elle aurait aimé aller au théâtre, au cinéma, diner avec des amis, vivre, quoi.
  • Au début de ce qu’il croit n’être qu’une absence provisoire, Paul recherche Marion dans tout le Biterrois. Il l’espère, il devient angoissé, un peu fou, à parcourir rues, faubourgs, villages en croyant reconnaître sa silhouette à chaque tournant. Marion est introuvable. Ses parents BCBG, mutiques. Le beau (si l’on peut dire)- père de Paul a toujours dédaigné sa trop faible culture, il lui ferme la porte au nez. Roseline sa belle-mère est trop heureuse que sa fille s’émancipe enfin, elle l’aide à déménager à la grand ville, Montpellier, elle y connait du monde, en particulier un cher ami avocat de métier qui mènera le divorce de main de Maître, c’est bien le moins pour un avocat. Et plus si affinités. Il y aura affinités.
  • Alors, Paul sombre. Dépression, alcoolisme, il est perdu. Seuls deux amis restent à ses côtés : un voisin communiste, la ville en compte encore malgré la montée de la vague populiste, et un éboueur sénégalais, Karim. Au bout du rouleau, Paul grossit, il ressemble à l’une de ces fabriques de vin grossier qu’il écluse à longueur de journée.
  • Karim va l’extraire de cette atmosphère confinée (Paul ne sort plus de chez lui), il l’envole avec lui en Afrique de l’Ouest. En Casamance, d’autres vins (de palme cette fois) enivrent encore Paul quelque temps. Puis, les choses changent. Il fait chaud tout le temps. On lui sourit. Des femmes le remuent. En tout bien tout honneur, une d’elles va l’obliger à faire des choses, de petites choses de la vie quotidienne. Paul aidera  à plier des draps, à étendre le linge sur les branches du premier arbre venu, à aller faire de menues courses à l’épicerie minuscule et sombre du village. Plus tard, le directeur de l’école sollicitera ses compétences pour enseigner la géographie de la France. Il aidera les enfants à faire leurs devoirs : l’école est enseignée en Français, leurs parents parlent Wolof, il est le seul capable de leur expliquer un peu de grammaire, un peu de l’histoire d’un pays qui se trouve si éloigné. À la maison en pisé de Malika, il poursuit ce soutien scolaire pour ses enfants; vite, ceux des voisins accourent, il est utile, Paul. Utile et parfois joyeux devant tant de sourires qui s’adressent à lui, devant tant de marques de reconnaissance. La gentillesse l’entoure, il revit.
  • Au fil des mois, Paul ne retrouve pas le bonheur enfoui, non. Mais des joies quotidiennes. Ces joies tissées entre elles lui donnent UNE FORME DE JOIE.
  • Roman sur la résilience donc, le bonheur ou la joie n’est pas si loin qu’on le croit parfois »

 

De fort longues conversations s’en sont suivies. Par extraordinaire, les deux plus longues l’ont été avec deux représentants du sexe masculin, alors que d’ordinaire 100% de mon public est féminin. L’un des deux est un Belge de 80 ans. Il en parait 20 de moins. Sa mémoire prodigieuse m’a replongé dans les bombardements des  guerres mondiales; le  gaz Yperite utilisés tout près de chez lui, un village qu’il connait comme sa poche, il s’appelle Yper. Il m’en parle savamment et donc…longuement. Lorsque mon éditeur arrive pour me saluer, nous  sommes encore dans le fracas des bombes. Mais de mes livres, pas un mot, j’observe à la moue qui se forme sur la commissure de ses lèvres, qu’il ne s’y intéresse pas du tout. C’est alors que j’ai l’idée de lui demander s’il a des petits enfants. Par chance il en a. Des « Contes d’ici et d’ailleurs » les évaderont bientôt, ce monsieur âgé me fait la gentillesse de m’en acheter un. Le suivant, bien plus tard, est méfiant. Il regarde mon stand à deux mètres de distance. Il ne dit mot. Je ne saurai rien de ses centres d’intérêt? Si. Lorsqu’il s’approche et, toujours sans prononcer une parole, feuillette deux livres jeunesse. Ce sont les dessins, les reportages et les jeux de « Hourra Ponteranga » qui voyageront avec lui, il part aussi silencieusement qu’il est venu.

Merci Béziers, et surtout la librairie, spécialement la libraire!

 

Signet: une forme de joie,