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La Fontaine n’a pas toujours raison

La langue s’adapte aux circonstances. La pandémie en est une, on n’avait pas connu pareil cataclysme à l’échelle mondiale depuis au moins 100 ans. Du coup, de nouvelles expressions apparaissent. « Personne à risque » en est une. Jadis c’était « tueur à gage », genre actif, aujourd’hui « personne à risque », genre passif. Il ne fait pas bon être personne à risque, rien qu’en prononçant ces mots on le comprend, celui ou celle qui en est affublé court des risques. Le principal est que le virus l’attrape, forme passive s’il vous plait, j’évite de dire que la personne à risque attrape le virus, elle n’agit pas, la personne à risque, elle ne tend aucun piège au virus, elle subit, c’est le virus qui jette son dévolu sur elle.

J’ai le privilège d’être une personne à risque, éloignez vous, braves gens, je suis à risque, je mettrais même un s à risques, j’en cours plusieurs, j’en fais courir plusieurs, gaffe à vous, que je ne vous refile pas ce qui est susceptible de me contaminer, en 2019 ce. n’était qu’une pneumonie (je gomme la litote, c’était une bougre de saleté de pneumonie que 3 traitements ont mis 5 longs mois à guérir), maintenant le danger court les rues et les campagnes, il est dans l’air le Covid et ses variantes.

Lorsqu’on se veut écrivain, lorsqu’on ne peut vivre sans lire et encore moins sans écrire, il y a un passage obligé : la distribution pour être lu, pour partager. En ce moment, c’est particulièrement compliqué. Moins toutefois qu’au printemps 2020, tout était bloqué, librairies fermées, éditeurs exsangues, auteurs cloîtrés, mais quand même. Ainsi mes romans récents « Désert intérieur » et « Une forme de joie » sont ils présentés aux points de vente par les représentants de mon éditeur. Mais impossible pour moi de les défendre, pas de dédicace, pas de salon, surtout que je suis une personne à risque, dois-je le répéter? Que faire alors? Écrire, étudier, travailler les textes, les mots, leur musique, l’architecture de mes histoires. C’est ainsi que je viens de passer beaucoup de temps à travailler  un roman historique de terroir : créer des personnages d’aujourd’hui, leur prêter une vie (amoureuse, professionnelle, humanitaire etc) dans le contexte pré-pandémie, et en même temps lui faire découvrir l’histoire locale d’un bout de pays qui s’appelle le Val de Londres. Ce n’est pas « un trou de verdure où chante une rivière », la formule rimbaldienne ne s’applique pas; c’est un endroit magique et que j’aime fait de vallons très secs, de caillasses et d’avens, de maisons en pierres, de mas et de châteaux, de routes secondaires, de chemins caillouteux, une terre pauvre propice à l’élevage du mouton plus qu’à la culture des céréales, une terre aride sur laquelle se développe la garrigue- plantes sèches, thym accrochant les baskets, romarins, chèvrefeuilles divers, coronille, arbousiers, filaires et chênes de toutes sortes, je passe sur les hélycrisums et autres euphorbes…Un endroit rude aussi. À l’écart des routes principales et pauvre comme job, petits métiers, pauvres gens qui se mariaient entre eux, on est tous cousins dans le coin. Comme l’écrit La Fontaine dans un conte peu lu : « La Besace »:

 » Nous nous pardonnons tout

Et rien aux autres hommes ».

L’enfer, c’est les autres, quoi, merci Jean Paul de ta trouvaille linguistique.

Alors, forcément, on stigmatise un peu ceux qui viennent d’ailleurs maintenant que les voies de circulation se sont améliorées.Ceux-là, les cousins autochtones s’en méfient. Ils ont tendance à les qualifier de méchants parce qu’ils sont différents. « La lice et sa compagne » du cher La Fontaine dirait-il d’eux?

 » Ce qu’on donne aux méchants, toujours on le regrette.

Pour tirer d’eux ce qu’on leur prête

Il faut que l’on en vienne aux coups.

Il faut plaider, il faut combattre.

Laissez leur prendre un pied chez vous

Ils en auront bientôt pris quatre. »

Je n’ai pas choisi de publier ce livre en 2020, mauvaise pioche. Il était fini, j’avais envie de le faire lire, c’est tout. Mais voilà, pandémie. Que faire? Librairies fermées, éditeur exsangue, mais toujours ce désir puissant de partager mon écriture…Mon éditeur m’a donné des conseils, sans lui le roman n’aurait jamais vu le jour. Choix des polices, couvertures, imprimerie, je lui dois tout, merci Rob.

Après, comment partager mon roman? Je suis une personne à risques, vous vous souvenez? Impossible pour moi de sillonner les routes et de frapper aux portes. Je ne l’ai fait qu’à dose homéopathique et uniquement dans un premier temps auprès des libraires qui me connaissaient; Ils ont jaugé le livre, soupesé ses 500 grammes, apprécié ses couvertures, sa police, la clarté du texte imprimé, son prix (16€). Ils ont estimé le travail documentaire (3 ans de préparation!). Ils ont lu. Et pris. « Les étrangers du Val de Londres » sont appréciés autant dans le Gard (Alès, Nîmes, Saint Jean du Gard, Saint Hyppolite du Fort, Le Vigan) que dans l’Hérault (Ganges, Montpellier, pas plus hélas), à Carcassonne ce sera fin mars si tout va bien. Comme je suis « à risques » j’ai contacté des gens du coin et découvert qu’ils n’étaient pas du tout ce que la lice et sa compagne voulaient me faire croire. Les commerces tenus par des gens du terroir aiment mon livre de terroir, qu’ils vendent du fromage (St Gély), des bijoux ou des vêtements (St Mathieu), des objets artisanaux (VIOLS LE FORT), de tout  en petite surface (Argelliers, St Martin de Londres, Viols le Fort) ou en grande surface(St Gély du Fesc), des journaux (Les Matelles). La Fontaine, ta sagesse est prise en défaut!