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le style « et rien d’autre?

La question du style des écrivains m’intéresse. Je fais partie des lecteurs qui apprécient certains auteurs pour leur style. J’irais jusqu’à dire que, pour moi,  le style est essentiel. Quand je dis pour moi, c’est à la fois pour moi en tant que lecteur (je lis environ 2 romans de 250 pages par semaine) et en tant qu’auteur.

Buffon est un de ceux qui l’a dit de façon d’autant plus percutante que sa phrase est courte, ce qui n’est pas rien, Buffon est tout de même l’auteur de volumineuses encyclopédies : »le style, c’est l’homme ». Oui, le style, c’est la marque de chacun. Mieux, bien mieux que nos vêtements, notre coupe de cheveux, notre allure, le style nous distingue. Mieux parce qu’il est durable, davantage qu’un parfum. Que reste-t-il après la mort sinon des souvenirs dans le meilleur des cas, et, pour ceux qui ont un de ces talents, des oeuvres d’art- peinture, sculpture, musique littérature etc?

Bien entendu, le style se travaille. Des auteurs célèbres l’ont souligné. Stendhal par exemple : « Génie ou pas, une page par jour ». Flaubert insiste énormément sur le sujet; dans une lettre à Louise Colet (22 novembre 1852), il fait la comparaison suivante : « Tous les perruquiers sont d’accord à dire que plus les chevelures sont peignées, plus elles sont luisantes. Il en est de même du style, la correction fait son éclat ». Dans une autre lettre à sa maîtresse : « J’en aurais encore pour 15 grandes journées de travail à revoir toute ma première partie. Je me dépêche et il faudrait faire cela lentement. Découvrir à toutes les phrases des mots à changer, des consonances à enlever, etc!, est un travail aride.. »

Pourquoi?

Je pense (avec bien d’autres) que la raison en est que le style révèle la personnalité de l’auteur; le style d’un écrivain permet au lecteur de ressentir quel être humain il est. Le style  crée une proximité avec l’auteur, un peu comme si on lui parlait. Un contemporain, Frédéric Beigbeder, qui n’est pas seulement connu pour ses oeuvres romanesques, sa vie en est une autre, écrit dans « Un roman français » : « Dans un roman, l’histoire est un prétexte, un canevas; l’important, c’est l’homme qu’on sent derrière, la personne qui nous parle. À ce jour, je n’ai pas trouvé de meilleure définition de ce qu’apporte la littérature : entendre une voix humaine. Raconter une aventure n’est pas le but, les personnages aident à écouter quelqu’un d’autre, qui est peut-être mon frère, mon prochain, mon ami, mon ancêtre, mon double ».

Une question vient immédiatement aux lèvres : le style d’accord, mais : le style suffit-il?

Il y a celles et ceux qui répondent affirmativement. Flaubert, toujours. Il affirme péremptoirement (lettre à Louise Colet datée du 18 janvier 1852) : « Ce qui me semble beau, ce que je voudrais faire, c’est un livre sur rien, un livre sans attache extérieure, qui se tiendrait lui-même par la force interne de son style, comme la terre sans être soutenue se tient en l’air, un livre qui n’aurait presque pas de sujet ou du moins le sujet serait presque invisible; si cela se peut. Les oeuvres les plus belles sont celles où il y a le moins de matière; plus l’expression se rapproche de la pensée; plus le mot colle dessus et disparait, plus c’est beau. »

Qu’en pensons nous?

Je ne sais pas vous? Moi, j’ai du mal à lire un livre vide de portée, d’intrigues, d’aventures. Les états d’âme d’un personnage de roman ne suffisent pas à me passionner. Quelques unes des lettres de sa Correspondance m’ennuient. Très peu, elle est passionnante, sa correspondance, uniquement celles dans lesquelles il décortique son mal être, ses états d’âme, son désert intérieur, ce grand auteur a connu des passages à vide terribles, des maladies…Ses « mémoires d’un fou », écrites avant sa vingtième année- précoce, l’auteur de Mémoires!- m’assomment. Des passages de « Salambô » et j’ose l’écrire certaines digressions de « Madame Bovary » m’ont toujours ennuyé, à quelque âge que je les ai lus.

Ce n’est pas du tout le cas de Proust. Ses développements montrent à tout le moins une société, l’évolution d’une catégorie sociale; et plusieurs de ses personnages posent des questions, de société justement, comme le baron de Charlus et son homosexualité cachée. Pas non plus le cas, à l’opposé, de Virginie Despentes (« Subutex » décrit aussi une société, un microcosme sans doute mais partie intégrante de la société contemporaine) ou Michel Houellebeck (« Soumission » pose la problématique de la religion musulmane dans notre France de 2020).

Plus modestement, j’aime essayer  de donner une portée à mes romans : « Désert intérieur » pose la question des valeurs en lesquelles une partie de la jeunesse actuelle ne croit plus, ce qui l’expose à être aspirée par le djihad un peu comme le nihilisme en a attiré d’autres, jadis. « Une forme de joie » interroge sur la notion de bonheur et ses substituts éventuels, des joies éparses. « Les étrangers du Val de Londres » nous demandent qui nous sommes lorsque nous habitons un endroit où nous ne sommes pas nés ?, et comment les autochtones nous tolèrent, ou pas?

A contrario, franchement, 2 lectures récentes que je viens de faire m’ont déçu bien qu’elles soient signées l’une Karine Tuil (« Six mois, six jours »), l’autre , Daniel Pennac ( « Mon frère »). Les deux ont rencontré le succès; ce sont des valeurs sûres; ils sont médiatiques; j’ai aimé quelques uns de leurs bouquins. Pas ceux que je viens de citer, désolé. Pourtant, l’un comme l’autre ont un style bien à eux. Il est fluide et agréable. Il embarque. Mais c’est comme si l’essence faisait démarrer le moteur et qu’ensuite le moteur cale. Faute d’histoire, faute de portée. Pennac rend hommage à son frère, qu’il connaissait mal. Bof, bof. Tuil nous fait vivre de l’intérieur la vie d’une héritière fortunée, séduite par un bel homme qui, bien sûr, n’en veut pas qu’à son joli coeur; bateau. Ces deux livres, je les ai lâchés au bout de 50 pages, je m’ennuyais. Le style ne suffisait pas.

Et vous?