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ma 1ere lecture de Peter Handke…

Je n’avais encore rien lu de PETER HANDKE. Un prix Nobel, respect. Sur le rayon qui lui est dédié dans  la librairie, j’ai choisi ce roman un peu à l’aveugle. Peter Handke étant réputé être un auteur difficile, la brièveté du texte me parut de bon augure. Tant qu’à affronter un titan des lettres modernes, autant que le combat soit court. Il y avait le titre, aussi :

« LA COURTE LETTRE POUR UN LONG ADIEU »

, c’était à la fois un titre long ( je n’aurais pas osé choisir un titre aussi long pour l’un de mes romans) et intriguant. Courte, la lettre? Long, l’adieu?

Il m’a fallu lire une première fois, me perdre dans les digressions, sans comprendre grand chose aux déplacements du narrateur d’un bout à l’autre des États Unis, ni à cette femme qui s’appelle tantôt Claire tantôt Judith. Une seconde lecture a été nécessaire. 

En synthèse, l’auteur raconte le voyage de son héros, un écrivain autrichien, en voyage aux USA – lauteur est lui même né en Autriche (mais il vit près de Paris). Le héros est le narrateur, une grande partie du texte est écrite à la première personne du singulier, d’autres pages laissent la parole aux autres protagonistes. Pourquoi ce voyage? Il ne l’annonce pas. Tout juste si, à la fin du livre, nous apprenons qu’il rend une visite qui n’en est pas une à son frère bucheron dans une montagne de l’Oregon (il ne lui parlera pas, il ne fera que l’apercevoir déféquer dans la forêt!- Peter Handke n’hésite pas à é crier crûment).

Toujours est-il que le narrateur trouve à son arrivée à l’hôtel new-yorkais une lettre de sa femme, Judith : « Je suis à New York. Ne me cherche pas. Il n’est pas souhaitable que tu me trouves » (p13). Ce ne sera pas son unique lettre : lorsqu’il arrive à Philadelphie, le portier de son nouvel hôtel lui remet une seconde missive de Judith. Le narrateur se demande si sa femme est morte? Cela le renvoie à la crainte qu’il avait eu que sa mère se suicide lorsqu’il était gosse. Cette digression passée, on apprend (p19) qu’ « on ne pouvait déjà plus lui parler, elle m’avait regardé d’un telle manière qu’allant vers elle, je m’arrêtai en chemin, parce que je ne pouvais plus rien pour elle ». La pensée que sa femme est morte revient régulièrement (p22). Il se perd dans ses pensées. Ainsi éprouve-t-il (p27) dans un bar la 

« sensation pénétrante d’un autre temps, où il devait y avoir aussi d’autres lieux où tout ne pouvait avoir qu’une signification autre que les choses n’en avaient aujourd’hui dans ma conscience, où les sentiments aussi étaient autre chose maintenant et où l’on était soi même dans l’état de la terre inanimée encore, lorsqu’une goutte d’eau tomba pour la première fois après des millénaires de pluie, sans s’évaporer aussitôt. Ce sentiment, aussi vite qu’il ait passé, avait été si coupant, si douloureux que son effet continua dans un bref regard distrait de la barmaid. Aussitôt j’eus l’impression d’un regard ni vacillant ni fixe, un regard qui n’en finissait pas d’être lointain, de s’éveiller et de s’éteindre à en déchirer la rétine, un regard nostalgique à en crier doucement, celui d’une AUTRE femme en cet AUTRE temps. Ma vie jusqu’à ce jour, non, il ne fallait pas que ce soit déjà tout! ».

Au cours d’une autre digression, le narrateur ressent (p 31)

« Une veine battait sur le dos de la main comme si elle voulait donner des coups en tous sens; le nez se mit à me brûler comme si violemment il s’était accroché à quelque chose, alors seulement je m’en rendis compte, c’était de nouveau la peur de la mort, non pas la peur de ma propre mort mais une peur presque panique de la mort d’autrui ».

Les souvenirs de ses disputes avec son épouse lui reviennent par moments -p 42 :

« Même quand Judith et moi étions  en train de crier plus fort l’un que l’autre, pendant de longues minutes il me semblait réciter une dispute; non que celle ci me semblât ridicule mais le seul fait de parler enlevait leur sérieux aux choses. Plus tard, au comble de mon hostilité pour elle, je sentais qu’à la seconde suivante j’aurais aussi bien pu me mettre à rire. Parfois même cela m’était arrivé. Ma is nous nous dérangions déjà à ce point que toute interruption, ne fut-ce qu’un sourire de réconciliation, n’aurait été que blessante pour l’autre ».

Il s’en trouve perturbé (p46)  :

« Les épais rideaux devant les fenêtres ne pouvaient empêcher les bruits et les images de filtrer, puisqu’ils se déroulaient dans ma tête. Chaque fois qu’ils s’atténuaient pour redevenir de simples vibrations et de simples rythmes, mon cerveau lui-même les remettait en route et c’étaient des étincellements, des fulgurances de rues  plus longues encore, de maisons plus hautes encore et de perspectives fuyant toujours plus loin vers des horizons de plus en plus lointains. »

(C’est moi qui souligne ce verbe au pluriel, je l’aurais mis au singulier.)

Le narrateur poursuit ses pérégrinations à travers les États Unis. À Philadelphie, il se souvient de Claire Madison, une jeune femme qu’il a rencontrée brièvement lors de son premier séjour aux USA 3 ans plus tôt « j’avais déjà une fois couché avec elle. Nous nous connaissions à peine et parce que j’avais été trop pressé il m’arrivait d’y penser souvent. » (p 56). Claire et sa fille l’accompagnent alors. Un de leurs dialogues (p 70) :

  • Avant tu étais parfois totalement absente, comme fermée, maintenant tu as l’air sévère et d’une certaine manière soucieuse (..). Tu marches plus vite, tu te meus avec plus d’agilité, tu te présentes avec plus de fermeté, tu parles plus fort, tu fais plus de bruit. Comme si tu voulais détourner l’attention de toi. »

(Je mets en gras comme plus bas aussi, pour y revenir, je trouve l’image forte.)

Et toujours des souvenirs remontent : p 71 

« Depuis que je suis ici en Amérique, j’ai de plus en plus de souvenirs. Il me suffit de m’engager dans un escalier mécanique pour me souvenir de ma peur lorsque je pris un escalier mécanique pour la première fois. Dès que j’aboutis à une impasse je me souviens aussitôt de toutes les impasses oubliées où je me suis égaré tout au long de ma vie. Surtout, je comprends ici pourquoi je ne peux me souvenir de rien si ce n’est de moments de peur. »

Les paysages défilent. Avec eux, son introspection s’approfondit :

« Et tout à coup ce paysage que nous n’avions fait que traverser me parut devenir un lieu où l’on pouvait aussi arriver. Je me mis à parler. J’étais soulagé de ne plus entendre comme auparavant le son de ma propre voix.

  • C’est maintenant seulement que je découvre en moi quelque chose comme un souvenir actif, dis-je; jusque-là je ne connaissais que des souvenirs passifs. Pendant que je ranime le souvenir je ne veux pourtant pas répéter entièrement tout ce qui m’est arrivé; j’aimerais seulement que chaque expérience vécue, que les premiers petits moments d’espoir ne se réduisent pas à de simples élans sans lendemain. Quand j’étais enfant, j’enterrais toujours des objets et j’espérais qu’ils seraient transformés en trésors quand je les déterrais. Maintenant je n’y vois plus un simple jeu comme jadis quand j’en avais encore honte et je m’en souviens exprès. Cela me permet de m’assurer que mon incapacité à voir les choses autour de moi autrement et à les changer n’est pas liée à ma nature mais résulte seulement d’une atonie obtuse ou d’une mauvaise grâce extérieure. » (p73)

Parmi ces souvenirs émerge celui de la haine née entre sa femme et lui (p 78) :

«  Pendant ces six derniers mois, lorsque Judith et moi avions la bouche sèche à force de haine dès que nous nous voyions, il ne me venait pas à l’esprit de m’approcher d’une femme et d’avoir des relations avec elle ».

Par parenthèse, je note comment Peter Handke alterne passé simple et imparfait, à la manière de Flaubert, par exemple p 85 :

« Je restai debout, écartai les jambes, mais ne m’enfonçais plus…Lorsque tout à coup je ne bougeai plus, l’enfant s’agrippa à moi et se mit à respirer plus vite ».

Pendant leur route traversant l’immensité du pays (p94), son analyse s’affine :

«  Le sentiment pour Claire qui m’envahit fut si fort qu’il me fallut détourner les yeux. Cet AUTRE TEMPS dont j’avais fait l’expérience lors de ce bref tour (…), le voilà qui s’étendait devant moi comme un autre monde où il me suffisait d’entrer pour être enfin débarrassé de ma nature toujours en proie à ses accès de peur et à ses mesquineries. Et pourtant, encore une fois, j’eus peur de faire ce pas, lorsqu’il me vint à l’esprit à quel point je serais nécessairement inconsistant et vide, dénué de toute forme de vie propre (…). À cet instant, je perdis pour toujours le désir d’être débarrassé de moi, et à la pensée de mes peurs souvent infantiles, de ma répugnance à vraiment prêter attention à d’autres gens, de mes brusques blocages de pensée, je ressentis tout à coup une espèce de fierté que suivit un sentiment de bien-être. Je savais que plus jamais je ne souhaiterais être débarrassé de toutes ces petitesses et que  désormais il ne s’agissait plus que d’une seule chose, trouver pour elles un ordre et pour moi une façon de vivre qui m’irait et où les autres gens aussi m’iraient.(…) Je ressentis, au lieu du dégoût dont j’étais moi-même l’objet, une profonde pitié pour Claire, qu’elle ne puisse éprouver ce que moi j’étais justement en train d’éprouver- ce qu’elle devait s’ennuyer à être Claire! »

L’introspection alterne avec la description du voyage. Je surmonte la lassitude d’avoir à saisir 2 pages pour en partager le plaisir de lecture des pages 112 et 113 :

« ..nous étions assis sur le pont supérieur du vapeur le MARK TWAIN attendant que le navire s’engage sur le Mississipi. Beaucoup de touristes autour de nous, rien que des Américains, attendant comme nous des boîtes de bière, des gobelets de coca-cola ou des sachets de pop-corn à la main, et ne parlant presque pas, regardant tantôt les cordages qu’on détachait des bittes d’amarrage, tantôt les deux grandes cheminées hautes et noires. Lentement, le bateau faisait marche arrière sur le fleuve, il se balança un instant sur place, on entendait la vapeur sous pression siffler à travers les soupapes de sûreté, une fumée d’un noir profond s’éleva des cheminées et obscurcit aussitôt le ciel. Puis le bateau émit un signal sonore que personne parmi nous, pas même Claire, n’aurait su décrire à l’enfant qui aussitôt s’était caché la tête entre nos jambes : ce n’était pas un son, mais le bruit tenace, se répétant, d’une gigantesque flûte traversière, à l’embouchure de laquelle il fallait se représenter une population entière; ce bruit était si animal, si brutal, et en même temps si pathétique, si fier quand on regardait en même temps les volutes de fumée noire sourdre toujours plus violemment, et le Mississipi si incommensurablement large que je ne puis faire autrement que de détourner le regard, gêné et en même temps physiquement saisi. La sirène était si énorme que pendant qu’elle résonnait je ressentis, écartelé par le bruit, des secondes durant un rêve d’une Amérique qu’on m’avait jusque-là seulement racontée. C’était l’instant d’une résurrection où tout ce qui m’entourait perdait son caractère morcelé, où gens et paysage, où les choses vivantes et mortes reprenaient leur place et révélaient une seule et même histoire douloureuse et théâtrale. Le Mississipi s’écoulait maintenant théâtral, de façon théâtrale les visiteurs montaient et descendaient d’un pont à l’autre, pendant que la voix profonde d’un homme assez âgé répandait à travers les haut-parleurs l’histoire des bateaux à vapeur sur les grands fleuves, il parlait du nouvel âge du trafic et du commerce qu’ils avaient inauguré, des courses de bateaux à vapeur, des esclaves nègres chargeant du bois à brûler au clair de la lune, des explosions de chaudières, et finalement de l’éviction des bateaux par le chemin de fer. Et malgré toute ma répugnance pour les commentaires par haut-parleurs lors des visites guidées, je ne me lassais pas d’entendre cette voix pathétique. »

(Les lettres surlignées le sont de mon seul fait, pour me souvenir de l’accord en particulier, mais aussi de la répétition de « en même temps » et de« théatral » qui m’ont plus surpris que véritablement gêné : est-ce le choix de l’auteur ou celui du traducteur?)

Sans transition, le paragraphe qui suit cette magnifique description est consacré à ce qui se passe dans le coeur et la tête du narrateur :

«  Au cours de ces journées, je ressentis aussi pour la première fois une envie de vivre durable et non plus fébrile. J’étais assis, nous mangions et buvions et j’étais d’accord avec moi-même. Mais je n’en devenais pas plus vif pour cela, paresseux plutôt, je bougeais à peine, je ne faisais plus attention à moi et ne me concentrais plus comme auparavant sur les autres, toutes les observations que je faisais arrivaient (mis en italiques dans le texte) simplement, sans tension, elles résultaient de l’envie de vivre. Quand les autres dansaient, je ne faisais que regarder, tout à eux, sans me sentir incité à danser moi aussi. Je n’arrivais plus à comprendre comment j’avais pu me laisser opprimer par d’autres formes de vie, jamais je ne m’étais senti à l’aise en dansant, on commençait, on arrêtait, il fallait attendre jusque’à ce qu’on puisse recommencer. Ce qui était beau, c’était un geste isolé au cours des évènements quotidiens, un geste d’adieu au bon moment et à distance convenable, une expression du visage qui dispensait de donner une réponse précise mais était tout de même polie et pleine de sympathie. Ce qui était beau, c’était de réussir le geste par lequel on refusait la monnaie que le garçon voulait rendre; alors, je me sentais bien et je devenais presque impondérable, comme les autres, peut-être, lorsqu’ils dansaient. »(113)

(Cette fois, j’ai souligné les phrases qui me paraissent refléter l’analyse psychologique du personnage.)

La route aidant, p 115 :

« C’est à Saint Louis que je racontai à Claire l’histoire entre moi et Judith. Je n’avais plus peur d’elle. De même qu’on sait tout à coup que la vis qu’on a voulu desserrer en vain se laissera immédiatement tourner au prochain coup, je pus enfin commencer à parler sans peine : « J’ai craint de la frapper à mort, dis-je. Et je le crains encore. Un jour nous nous sommes mis à nous étrangler en pleine rue et puis je suis retourné à la maison et je me suis machinalement lavé les mains. Une autre fois nous nous sommes revus après une assez longue séparation, au début d’ailleurs nous retrouvâmes notre ton amical, mais déjà au bout de quelques minutes, à peine, après quelques questions, j’eus l’impression qu’on tirait en moi la chasse d’eau des wc alors que l’eau recommençait tout juste à monter dans le réservoir. Nous vivions certes encore ensemble, mais si lamentablement, qu’au bord de la mer, nous nous enduisions chacun le dos de notre côté….

Elle ne voulait plus m’écouter moi, assis là, en train d’expliquer. « Tu es bête! » disait Judith…Nous voilà enfin ennemis, je n’expliquai plus, je jurai seulement. Il était tout à fait évident que très vite nous ne puissions y tenir. Nous cherchâmes à nous blesser corporellement…..Nous étions tous deux changés en monstres.

Nous ne nous quittions pas parce qu’aucun ne voulait céder. Or, l’important quand l’autre vous faisait un reproche n’était pas tellement d’avoir raison; l’important, et pour cela nous étions quasiment à l’affût, c’était qu’après ces reproches l’autre se mette lui-même dans son tort….Nous avions cessé de nous injurier et ne voulions plus que faire honte à l’autre. C’est ainsi que nous lavions la vaisselle que l’autre avait déjà faite, rangions tout derrière lui quand il était levé etc

P 119 « Nous nous attribuions l’un l’autre tous les objets autour de nous, non par affection mais par hostilité, et celle ci nous la transférions sur les choses. Sachant parfaitement ce qu’il en était, nous disions par exemple : « Ta chaise grince », « tes pommes entamées traînent partout »…

Il y avait des moments de réconciliation fortuits : il nous fallait par hasard, parce que quelque chose nous bouchait le chemin, passer tout près l’un de l’autre et déjà nous nous embrassions..Ou bien elle se penchait vers moi pour ranger quelque chose et soudain je l’avais attirée à moi, sans l’avoir vraiment souhaité, nous restions quelques moments enlacés et nous nous sentions de plus en plus vides; et finalement nous nous détachions irrités.

Bien sûr, nous nous gardions alors d’approcher l’un de l’autre.Chacun restait de son côté et donnait au plus, au passage, une chiquenaude à l’autre. Or, après la dernière méchanceté imaginable, quand nous ne pouvions plus que rester plantés là encore pâles et tremblants, il naissait chez moi de plus en plus souvent un sentiment de tendresse pour Judith. Je le ressentais plus vivement que l’ancien amour. Alors que je me livrais à une occupation quelconque, un apaisement se faisait ou la contraction se dénouait en une bienfaisante douleur. »

P 120 « Elle jouait, toute seule, des jeux qu’on jouait à plusieurs. Elle me disait qu’elle se satisfaisait elle-même; mais je ne lui dis pas que moi aussi j’avais commencé à me masturber. À l’idée que nous étions couchés dans des pièces différentes et que peut-être nous étions en train de nous satisfaire au même moment, je me sentais ridicule et mal en même temps. Mais je ne pouvais rien pour elle, la haine et la méchanceté m’avaient vidé, étourdi. Je ne rêvais même plus de femmes. Même en me masturbant j’étais incapable de m’en représenter une, il me fallait laisser les yeux ouverts et regarder une photo de nu. »

Il termine son exposé à Claire par cette phrase (P 121) :

« À cet instant je me rendis compte que je me disais déjà avoir perdu Judith. Son visage devenait toujours plus pensif, mais qu’elle soit pensive, je ne pouvais plus le supporter. Et maintenant, tu sais pourquoi, par exemple, je suis ici. »

Sa prémonition se réalise (p 122) :

« 2 jours plus tard, je reçus une carte d’anniversaire toute imprimée : devant les mots « joyeux anniversaire » on avait écrit « dernier ». Peu à peu, seulement, il m’apparut que la carte devait signifier une menace. Tout à coup il me fut clair et évident que Judith voulait me tuer.

Son voyage à travers les États-Unis se poursuit avec Claire et sa fille. Il se promène à pied, à la nuit tombée, dans je ne sais plus quelle ville. Une voiture le suit. Des hommes sortent, le bousculent et lui volent son argent, avant de s’engouffrer dans le véhicule (p154).

«  Ils montèrent très vite, la voiture démarra et les portières claquèrent l’une après l’autre. Je lus HERTZ sur l’une d’elles. J’avais vu Judith au volant, elle était très pâle, son regard était concentré sur le voilant, une allumette pendait à sa lèvre. L’allumette tomba lorsque la voiture démarra. »

Plus loin encore, au bord de la mer, il voit dans une boutique de coiffeur (P165) :

« Une seule femme y était assise, un casque lui descendait jusqu’aux yeux, la coiffeuse était accroupie devant elle sur les talons et lui laquait les ongles des doigts de pied. Elle les tenait écartés, ils étaient assez tordus et déjetés, couverts de corne aux articulations, à cela je reconnus Judith, jeune fille elle avait été vendeuse et cela lui avait abîmé les pieds. Je vis maintenant aussi le sac en daim dans le vestiaire, à demi ouvert. »

Ces péripéties perturbent et font réfléchir le narrateur dont je m’aperçois qu’il n’est jamais nommé, ni prénom ni nom (p 167) :

« Je regardai au loin l’océan Pacifique. Bien que l’eau refléta encore la lumière du soleil il faisait très sombre. Je voulus répéter ma première impression, le mur rocheux qui se dressait tout droit : mais l’océan restait étendu devant moi, tout plat : mon cerveau fut pris de crampe.

La première impression de Judith : pourquoi ne pouvais-je la faire renaître? Je le tentai : une douce inclination qui me soulevait et me donnait une légèreté de plume. N’aurait-ce pas dû être la mesure de nos rapports? Je l’avais oublié, nous ne pouvions plus que nous regarder, le visage grimaçant.

De nouveau, le regard sur la mer : c’était si vide qu’il me sembla être dévoré, enlevé. Des nappes de brouillard passaient sur la plage. D’épuisement, les parties symétriques de mon corps se rabattaient l’une d’un côté, l’autre de l’autre; les vides, au milieu, vacants, me donnèrent la nausée. Emmêlé, encrassé, rebut. Dans les poses de l’aliénation, utilisables à volonté, je m’étais pas trop longtemps senti bien; j’avais pris mes distances par rapport à tous. Ce « machin vivant », avais-je dit de Judith, ce machin, ce, cette.

Je me retournai et vis Judith, le sac à la main, entre les dernières maisons de Twin Rocks. Elle s’arrêta de l’autre côté de la rue, regarda à gauche et à droite, puis traversaElle avait dirigé le revolver vers moi….je lui pris le revolver de la main.

Nous étions debout l’un à côté de l’autre, passant d’un pied sur l’autre, désemparé. Je jetai le revolver dans la mer, il tomba sur un récif, un coup partit, on entendit  siffler l’eau. Judith se pressa du poing les lèvres contre les dents »

Après ce que j’ai du mal à qualifier d’incident, Judith et le narrateur vont rendre visite au réalisateur de cinéma John Ford. Je ne vois pas très bien, à ma seconde lecture, ce que vient faire John Ford dans cette histoire. À part délivrer quelques message, tels que, p 171 :

« Nous ne passons pas notre temps à vouloir être enfin seul; on devient méprisant quand on reste seul, on ne fait plus que se renifler soi-même et quand on n’a plus que soi-même comme interlocuteur, on s’arrête de parler dès le premier mot ».

À la réflexion, si, cette visite est utile en ce que Ford et son épouse parlent de tout et le livre se termine par ces phrases (p177) :

« « Et maintenant, racontez votre histoire! «  dit John Ford.

Quand elle eut fini de son histoire, John Ford se mit à rire silencieusement, tout son visage riait.

« Ach Gott! », dit-il en allemand.

Puis il devint grave et, se tournant vers Judith : « Et tout cela est vrai? Demanda-t-il en anglais? Rien de toute cette histoire n’est inventé?

  • Oui, dit Judith, tout cela est arrivé ».

Merci Peter Handke , ce roman me paraît extrêmement riche :

  • tant sur la forme (le choix des temps, l’alternance de digressions, d’auto-analyses, de descriptions et de dialogues)
  • Que sur le fond.
  • Car, quoique l’on pense à première lecture,  rien de tout ça n’est inutile, les paysages font remonter des souvenirs et nourrissent l’introspection, c’est en cheminant que, petit à petit, le narrateur jamais nommé et son épouse se réconcilient enfin avant de rompre.

Pour moi, c’est un excellent roman. Pas simple, il est vrai, mais beau et puissant. Bravo.

20 février 21