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Ma dernière nouvelle…

Numéro inconnu

1

Je cours jusqu’à l’école et dans la cour de récréation. Le reste du temps, interdiction de bouger. Le Maître est sévère. Je reste assis des heures entières à ne pas écouter ce qu’il raconte. J’ai mal aux fesses, mes cuisses gigotent discrètement derrière le pupitre en bois, mon voisin Sakoura ne me dénonce pas, pas intérêt. J’avais pas pigé qu’il ne suffisait pas de se transformer en statue, ne pas bouger ne pas ouvrir la bouche, que des ordres négatifs. Ouvrir la bouche il faudrait le faire après avoir levé le doigt, pour répondre à des questions. J’ai déjà du mal à entendre les questions, il parle vite en français ce maître. Répondre, je n’en ai pas envie. A quoi ça sert d’apprendre la grammaire ? L’orthographe ? Je ne veux pas devenir écrivain, je serai taxi ou piroguier. Le taxi suit la route; le piroguier pagaie et longe les côtes. Je m’ennuie sans bouger, c’est un mauvais, très mauvais moment à passer. Je suis content de bondir quand c’est fini. Pas le temps de raconter à ma mère, raconter quoi d’ailleurs, un tissu d’âneries répétées par 55 robots de la même voix monocorde, je jette le cartable sur la terre battue et file avec les autres raquer les petits rongeurs dans la forêt. Ce cinéma dure plusieurs mois sans que rien ne se passe. Un mauvais jour, il nous distribue nos notes: « Ne fait rien, n’apprend rien, ne s’intéresse à rien. ». Je donne ce relevé à ma mère. Prépare tes fesses, tu vas voir ce que tu vas prendre, dit t-elle sans menacer, simple constat. Il y a un moment que j’ai oublié les dépréciations de mon instituteur quand papa rentre à la nuit tombée. Il gare sa voiture couverte de poussière. Il décrit sa journée, Ziguinchor, Dioloulou, la frontière gambienne. Ma mère, l’interrompt. Mon père hausse les sourcils il est surpris, c’est pas l’usage de couper la parole à l’homme, ce doit être important. Les notes de ton fils. Assis sur un tabouret de bois, il croyait pouvoir être tranquille le soir, à la fraîche. Il parcourt le torchon. Il me prend par la main, sa poigne est ferme, je ressens un fluide froid m’irriguer quand il me tire dehors; je résiste, je traîne des pieds j’ai compris. C’est dans la cour que ça se passe pour me faire honte, les passants me voient fesses nues. Les voisins, les copains, l’instituteur entendent mes cris je ne peux pas les retenir, il frappe fort avec ces maudites branches, ma peau saigne, je pleure, je hurle, rien n’y fait, il continue. Aliou ne tape plus sur son djimbé il refuse de rythmer mes cris merci ami, les femmes ne tirent plus l’eau du puits, les garçons interrompent leurs jeux. Tout s’arrête. Mon père range son instrument de torture, me tourne le dos et rentre dignement dans la case. Je remonte ma culotte. Je reste dans le taillis jusqu’à la nuit noire. Je n’ai pas faim, envie de rien. Si, de partir d’ici mais pour aller où ? Personne ne vient me chercher, la consigne a été donnée, il est puni, laissez le où il est, il mérite ce qui lui arrive. Les heures passent, il fait froid. Dans le silence de la nuit mes oreilles aux aguets détectent tous les sons. Des pas approchent, j’ai peur, j’imagine de vieux sages en colère, ils me sortiraient de ma cachette pour achever le châtiment. Ce ne sont que des morceaux de plastique dont les pêcheurs recouvrent leurs habits pour se protéger du froid et de l’eau, chacun de leurs mouvements les froisse. C’est leur heure de se diriger vers le fleuve. Je rentre dans la case me réfugier sur ma paillasse, sous la moustiquaire, je ne bouge pas, chaque mouvement me fait trop mal.

Je me lève tôt tous les matins, besoin de m’étirer. Pas ce matin là, j’ai 100 ans, les cicatrices me font souffrir, j’ai dormi sur le côté, c’est par là que je me redresse péniblement. Pas de porte à pousser, de la chambre je suis tout de suite dans la pièce commune. Mon père est assis dans l’obscurité. La porte d’entrée en tôle est fermée. Tout est différent aujourd’hui. A cette heure il y a belle lurette qu’il a pris la route les autres jours, que fait-il là ? J’ai un haut le cœur, tout mon être tressaille. Il n’esquisse pas un geste, ne prononce pas un mot, tout ça n’augure rien de bon.

– J’ai à te parler, Hammadi.

J’attends dans un silence respectueux, toute autre attitude serait immédiatement sanctionnée, pas besoin d’être sorcier pour le deviner.

  • Nous sommes des princes Peul de sang royal. Tu bafoues ta lignée en te classant 50ème sur 55 dans ta classe. A toi de corriger cette ignominie qui rejaillit sur notre clan, compris ? 
  • Je baisse la tête. Karim Ba mon père sort sans se presser, met le contact et démarre. Il ne m’aidera pas à apprendre mes leçons, c’est de ta responsabilité. J’ai 6 ans, il me parle comme s’il s’adressait au chef de village, je suis grand maintenant.

Quand je reprends ma place en me tenant le bas du dos, les 54 autres tournent la tête. Personne ne se moque de moi. Un air grave imprègne la salle de classe aux murs en pisé. Je me mets à écouter. Les lettres sur le cahier me deviennent intelligibles, je lève la main, je réponds quand le Maître me donne la parole. Le trimestre suivant,  je suis 20ème sur 55. Je cours, le cœur battant, j’agite ce précieux faire valoir sous les yeux de Diouldé. Ton père sera content. Elle me sourit. Nous attendons que l’après midi se termine. Quand le père éteint le moteur, je reste sur le qui vive. Ne pas lui sauter dessus, le laisser respirer. Après seulement…Enfin, il s’assied sur le tabouret. Je me lève, nos regards suffisent, le sien m’autorise à parler. J’ai mes résultats trimestriels, père. Je les lui tends. Pas un muscle ne tressaille sur son visage lisse. Tu as bien travaillé. Continue. Tu dois être premier.

Pas d’embrassade. Je replie le précieux document. L’épreuve est passée! J’ignorais qu’une plus cruelle m’attendait. Pourquoi ce scandale ? Rien entendu de tel chez mes copains quand leur père a fait pareil.

– Jamais Karim, tu m’entends!

– Tu me dois obéissance. C’est la tradition. Notre religion l’autorise. Je suis dans la force de l’âge, j’ai besoin d’une seconde épouse, c’est ainsi.

– Je te préviens Karim. Je suis ta femme mais je ne te partagerai pas.

– Tu ne me verras pas avec elle, elle n’est pas de notre village.

– Tu as déjà choisi une seconde épouse ?

En furie, elle le gifle. Karim arrête sa main. Il en a encaissé une, il n’en prendra pas 2. C’est fini, il sort. Le moteur redémarre. Je ne l’ai plus revu.

2

Mon taxi ne roulait qu’en Casamance, avant la crise. Quelle crise? Les Blancs que je véhicule  aujourd’hui ne sont pas moins gras qu’avant. Là où mes frères africains embarquent à 8 sans faire d’histoire, eux sont 2. Ils se plaignent du confort de la voiture, des cahots de la route, de la chaleur. Ils s’installent confortablement, pas un pli à la robe ni au pantalon, croient-ils monter dans la Rolls de la Reine d’Angleterre? Je leur montre la mer, je fais le guide touristique, j’explique le roi d’Oussouye le riz les cultures la pêche. C’est plus rentable de rouler vers Dakar, j’ai passé une entente avec les douaniers gambiens ils ne me font plus poireauter des heures sous le cagnard de midi. Sur cette route, je rencontre Marietou. Le trajet dure plusieurs heures, je lui souris, je lui parle, elle reste sur la réserve, on a du lui faire la leçon méfie toi des hommes, des taxis, tout ça. Elle me rappelle chaque fois qu’elle va à Dakar, elle termine ses études de commerce international. À force, la glace entre nous finit par fondre. Un jour, je la vois rayonner. Elle vient d’obtenir son diplôme. Elle m’annonce qu’on ne se verra plus.

  • La fin des études ne coupera pas les ponts entre nous, je reviendrai te voir.
  • Je m’envole dans 15 jours, pour la France! Je vais à Paris !

Paris, j’ai des étoiles plein la tête, la ville lumière, les grands boulevards, la Tour Eiffel…Et moi, je resterais ici comme un flan à me tuer les yeux sur les routes poussiéreuses ? Moi aussi je veux voir la France, y a besoin de taxis à Paris, non ?

– Avant ton départ, Je t’invite à dîner.

– Où ça ?

– Surprise ! C’est mon cadeau d’au revoir ou d’à bientôt.

Nous étions à Ziguinchor ce jour-là, elle rendait les clefs de son appartement. Nous avons franchi le vieux pont brinquebalant sur le Casamance et promené nos regards vers l’embouchure. Le barrage des policiers n’arrête que ceux qu’ils ne connaissent pas, moi je les salue à chacun de mes passages, une centaine par an, je pourrais cacher des kalachnikovs ou de la drogue dans mon coffre, j’ai un laisser passer permanent. La route est pavée sur de longs kilomètres. Marietou ne connaît pas. Je lui explique. Je lui montre les bolongs qui s’enfoncent dans une forêt aquatique, la fusion du soleil et de l’eau vaseuse dégage une brume irréelle. On embarque sur une pirogue qu’écopent les pécheurs. Ses yeux s’agrandissent lorsque je tourne à gauche à l’entrée de Tobor. La route devient piste. Affiniam, elle ne connait pas. Je ralentis. Des enfants sortent de l’école Ils rejoignent leur domicile à pied. Ils jouent en zigzagant. Après quelques tournants, nous découvrons une prairie couverte d’herbes sèches, les eaux ne recouvrent cette surface qu’en plein été quand la pluie décuple leur volume. Je m’arrête. Marietou descend; elle marche comme une reine qui porterait sur la tête un vase précieux. Nous nous dirigeons vers une case à impluvium. Elle n’a jamais séjourné dans un endroit pareil, c’est une fille des villes, Dakar, Saint Louis, Ziguinchor. Seul le bord du cercle est recouvert, l’intérieur est à l’air nu sauf, au centre, une paillote qui sert de cuisine et de restaurant. J’ai réservé par le tam-tam africain, le cousin du voisin, tout est prêt. Nous embarquons à nouveau. Le moteur baisse de régime pour emprunter un étroit passage bordé de palétuviers les pieds dans l’eau. Cet espace humide est un vrai labyrinthe. Les cris des oiseaux blancs la font sursauter. Les sons qu’émettent les perroquets grimpeurs au plumage coloré et les jaquots gris, les sifflements mélodieux des perruches rouges et bleues à longues queues lui donnent la chair de poule. La pirogue échoue contre un rebord de terre rouge, j’aide galamment la gracieuse gazelle à descendre, rien de macho à l’appeler gazelle c’est un qualificatif admiratif chez nous. Le piroguier attache son embarcation, range son jerrican d’essence et prend soin de son moteur, qu’il fasse ce qu’il veut pourvu qu’il ne me colle pas aux basques. J’accompagne Marietou à l’intérieur. La matrone la guide vers sa chambre. Elle y dépose 3 bricoles. Nous ressortons immédiatement, je lui ai promis un autre spectacle. Un sentier serpente à travers les herbes qui se couchent d’admiration devant son corps c’est bien normal elles n’en ont jamais vu comme ça, les seules espèces féminines qui fréquentent les parages, outre la matrone sexagénaire, sont animales, on ne les voit que tôt le matin ou à la nuit tombée. On ne va pas attendre le coucher du soleil, j’ai prévu mieux. Nous sommes les seuls hôtes de cette case, pas un seul touriste, j’ai déjà dit pourquoi. Une table simple nous accueille. La lune complète l’éclairage, il est réduit, parfait. Le campement ménage le groupe électrogène, l’électricité n’arrive pas jusqu’ici, nos mobiles ne passent plus, la paix. Le repas est bon mais ordinaire, pas de mafé ni de thiéboudiène, la gazelle n’est pas affamée, elle surveille sa ligne, une vraie Française déjà, elle prend de l’avance, peu importe qu’elle n’en ait pas besoin. Je la fais parler, il me suffit de la brancher sur Paris, ses études, son futur métier. Elle voit grand : un diplôme reconnu au Sénégal et en France, une expérience dans le service marketing d’un grand groupe de luxe, et retour à Dakar où son CV international la rendra riche, un poste de cadre d’autant plus envié qu’il est rarissime au Sénégal, en France je ne sais pas, qu’il soit confié à une femme, l’égalité des chances et l’Afrique ça fait 2 pour l’instant. Je rentre dans ses rêves, je lui dis que j’ai des contacts à Paris, ils ont besoin de bons taxis, un cousin m’accueille à bras ouverts. Elle sourit.  On pourra se voir là-bas, on parlera du pays. L’idée lui plaît, elle ne connaît personne à Paris, c’est ce qui lui fait un peu peur. Tu sais que tu peux compter sur moi, hein ? Tu as réservé l’avion? Pas encore. Dis le moi, je prendrai le même vol que toi. D’accord.

Evidemment, elle ignore que je suis marié, je ne m’en suis pas vanté, aucun signe extérieur ne le signale. Je ressens son trouble. Elle est seule, la nuit, avec un homme. La matrone a disparu, le piroguier dort chez son cousin. Je lui souris, je suis gentil, nous nourrissons le même projet, émigrer. Je lui prends la main et approche lentement ma bouche de la sienne, avec l’air bonhomme qui la rassure. Mes lèvres embrassent sa peau délicate, elle frémit. Sous la table, nos pieds s’apprivoisent, nos jambes se frôlent, elle n’a encore rien vécu de tel, elle a 25 ans, elle part en Europe, il serait temps peut-être ? Pourquoi pas ici ? Discrètement, aucun témoin, aucun voisin, c’est tranquille.

3

Hammadi je ne le connais pas. Je suis né à Paris, par accident m’a toujours dit ma mère. Elle venait d’arriver de Dakar pour continuer ses études supérieures, caracoler au hit parade de l’aristocratie sénégalaise du savoir et retourner au pays prendre les bons jobs. Avec cette tuile, le projet est parti en fumée. La tuile, c’est moi, elle dit ça mais elle m’aime, Marietou. Je n’ai pas de papa, j’en ai jamais eu. En parler était tabou. J’ai eu beau chercher partout, mon papa ne se montrait pas. Qui pouvait-il être ? Ma seule certitude est qu’il était noir, comme maman et moi; s’il avait été blanc, je me suis renseigné, j’aurai été métis. Maman m’a raconté qu’elle n’a pas pu rester à Paris. À cause de qui ? Toujours moi. Tant qu’elle était enceinte, elle arrivait à suivre les cours. Avec moi dans les pattes, c’était plus possible. Surtout qu’elle a eu trop honte, à cause de moi encore sans oser l’avouer à sa famille. Bébé, je pleurais parce qu’elle pleurait et pour qu’elle s’occupe de moi. C’est elle qui n’arrête pas de dire qu’elle en a bavé. Un salaud lui a fait croire qu’il l’aimait. Il a débarqué avec elle du Sénégal il était aux petits soins, Marietou par ci, Marietou par là. Ils étaient heureux. Dès que je suis né, il a disparu. Elle a cherché. Paris est grand mais les noirs sont solidaires entre eux, c’est un Camerounais qui lui a filé le bon tuyau. Il fait plus le taxi, Karim. Il s’est déniché une blonde qui a le double de son âge, une blanche oui, avec de gros seins, un gros cul, et surtout un gros, très gros salaire de Directrice Marketing. Directrice Marketing, c’est le rêve envolé de Maman, le métier qu’elle aurait fait si elle avait obtenu son diplôme et pas eu ce pépin. Avec  ça, un grand appartement dans le 7ème, la voiture qui va avec, il manque de rien. Marietou est tombée d’un coup, c’est comme si l’immeuble s’était écroulé sur elle. Elle a placé les mains au dessus de la tête pour se protéger tout en s’affaissant sur ses jambes; le poids était le plus fort, il l’a écrasée. Elle est allongée maintenant, je hurle, elle ne bouge pas. Le Camerounais est un athlète, il la relève, la porte sur son lit, appelle le médecin. Les voisines viennent s’occuper de moi, elles m’éloignent du lieu du drame. Je veux Maman, je pleure moi aussi…jusqu’au moment où la lumière jaillit : ce Kaliedou fort comme un taureau pourrait être mon papa. Mes larmes disparaissent comme par enchantement, je m’agrippe à l’une de ses jambes, il ne partira pas. Il reste 6 jours dans la petite chambre, avec moi, avec elle. Il lui parle . Elle répond. Je n’ai aucune preuve de ma relation avec Karim, aucune lettre, pas de mariage. Kaliedou dit qu’elle est abattue. Savais pas qu’un adulte pouvait être abattu, je croyais que c’était les arbres qu’on abattait. Je lui souris, j’essaye d’être sage et de la distraire, elle ne bouge toujours pas. Musclor Kaliedou la soulève, il a décidé de l’accompagner à la police. Plainte vite classée, c’est un cas si courant, Madame. Une association lui conseille de reprendre le seul boulot pour lequel on l’embaucherait, aide ménagère, 

  • Et mon diplôme sénégalais ?
  • Pas reconnu ici Mademoiselle.

Pourquoi a-t-elle pris ce travail à Montpellier, c’est loin de Paris ? Encore les réseaux africains, un ami de Kaliedou l’hébergera, il y aura toujours quelqu’un pour garder le petit il a dit, le petit c’est moi, un sacré poids, un vrai problème c’est ce que je suis. Voilà pourquoi je grandis à La Paillade. Quand je suis dehors, je me fais plein de copains, des enfants, des adultes, les institutrices et les conseillers plus ou moins sociaux qui aident Maman. Faut dire que j’ai des bottes secrètes. Un sourire coquin illumine mon visage gracieux, ce n’est pas moi qui dis que je suis gracieux, ce sont elles, ce sont eux. Raison de plus pour être comme ils veulent, a-do-ra-ble. J’apprends mes leçons, je les récite quand on me le demande, je veux savoir lire pour comprendre ce qui est écrit, comme ça, un jour, je trouverai mon papa. J’articule distinctement chaque syllabe, ils sont éberlués, un petit noir qui parle français aussi bien ! De toute la classe c’est lui qui s’exprime le plus correctement . Ils mettent sur l’estrade lors des fêtes de l’école, je plais. Dans notre appartement quand je suis seul avec Maman, je ne cherche pas à la séduire, pas la peine c’est ma Maman. Je me défoule, je m’agite, je crie, elle hurle que je l’épuise, après son travail de nuit elle voudrait se reposer, avec moi ce n’est pas possible. Quand je l’ai énervée, je lui rappelle le principal : 

– Tu n’es même pas capable de me trouver un papa.

4

Je viens de fêter mon 29ème anniversaire, je suis toujours à La Paillade, Marietou retourne au Sénégal chaque année, ses parents sont morts maintenant, elle rend visite à ses frères et à sa soeur. Avec ma femme Emmanuelle, nous avons un fils, Guilhem. Il aura la chance que je n’ai pas eue, avoir 2 parents et non un seul. J’ai cherché mon père, en vain. J’ai été sage pour lui.  Rien, aucun geste, il n’a jamais donné signe de vie, aucun élan d’amour, heureusement que  maman en a distribué pour 2, elle a essayé de me le faire oublier, elle a enterré son passé.

 Et le mien.

Les médecins ne se précipitent pas à La Paillade, habitat déglingué, clientèle pauvre, CMU. C’est mon quartier depuis l’enfance, j’y suis, j’y reste. Depuis 2 ans que j’exerce, j’ai des clients fidèles. Les El Ghazi me connaissent depuis toujours; je ferme les yeux sur les estafilades qu’ils se font avec des outils en réparant les voitures. Un jour, ils ont débarqué en soutenant Abdelaziz blessé, un trou rouge au côté droit ça me rappelle quelque chose. Une balle. On prend des balles sous les châssis ? Je n’ai pas posé la question, c’était idiot, j’ai soigné, enlevé, désinfecté, il était plus de 20 heures, le dernier patient était parti, j’avais enfilé ma veste. Depuis ce soir là, je n’ai pas eu à les soigner à nouveau pour ce genre de bricole, la pharyngite des petits, une grippe de-ci, de-là, Adelaziz me lance des sourires amicaux lorsqu’il me croise dans le coin, il me fait des prix sur la vidange, il me traite en grand frère, mon silence lui est acquis, ses affaires ne me regardent pas. Je me méfie de ses réactions quand même, c’est si dur de garder un secret. J’en sais quelque chose. Maman est sortie acheter du pain, sans son portable. Un numéro que je ne connaissais pas s’affiche à l’écran. Je décroche.

  • Ça va, Mariétou?
  • Elle est sortie.
  • Ah, qui es tu?
  • Son fils, Yakhar.
  • Yakhar, mon fils. Je suis Karim, ton père. Le père d’Hammadi aussi, ton demi-frère.