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nouvelle lauréate d’un concours sur le thème des couleurs

POUR BIEN FINIR 2019 ET COMMENCER 2020, JE VOUS OFFRE UNE NOUVELLE, HEUREUSE LAUREATE D’UN CONCOURS IMPOSANT LE THEME DES COULEURS :

« Les couleurs du Midi ne sont pas toujours gaies

Les couleurs de l’arc en ciel, Kathelynn les aimait depuis toujours. Le violet, le vert, le rose, le bleu, le rouge dans leurs tons pastel ou crus décoraient les portes et les façades lorsqu’elle était enfant. Elles étaient son soleil qui ne brillait pas toujours sur la presqu’île de Dingle. Sa localisation au Sud de l’Irlande n’y changeait rien, le climat était doux, il pleuvait, il pleut, il pleuvra. Elle était heureuse dans son pays, dans son milieu, pourquoi en avait-elle changé ? Pas par amour, non, aucune rencontre amoureuse ne l’aurait décidée; c’est ce qu’elle croyait, la suite de sa jeune vie lui apprendra qu’elle ferait bien pire. C’est le travail qui était la cause de son déracinement. Il y en a peu à Dingle, elle avait dû quitter son Eden fleuri, ses amis, sa famille…direction Dublin. Les haies de fushias et les couleurs qui éclataient de tous côtés lui manquaient. Sur son île, la nature déclinait les tons de vert, plus vif dans les prairies, plus sombre sur les feuilles des fougères et des arbres, clair sur les légumes. Les taches rouges et jaunes des fleurs endémiques parsemaient les vallons. L’asphalte noir coupait en 2 l’espace verdoyant sauf lorsque la route longeait la côte; les rochers noirs se détachaient sur un fond gris, du gris clair au gris bleuté de l’océan dont les vagues ourlées de blanc claquaient sur les galets foncés. Kathelynn ne demeura pas longtemps à Dublin; la ville lui déplaisait; elle accepta une mutation en France, à Antibes. Elle eût du mal à passer de la pluie irlandaise, quotidienne et souvent douce, à la sécheresse et aux températures caniculaires du sud de la France. Elles séchaient la végétation; les herbes viraient au jaune, les feuilles des arbres perdaient leur verdure, se flétrissaient, devenaient brunâtres puis tombaient. Le pire, c’était les incendies. Les flammes ravageaient des milliers d’hectares. On aurait dit un océan jetant sa fureur rouge tous azimuts; contrairement à l’océan, l’incendie n’avait pas de territoire précis, il brûlait tout. Les arbustes calcinés offraient un spectacle de fin du monde sur une terre noire.

Ses loisirs, Kathelynn les passait à marcher au bord de la mer, surtout entre novembre et mars lorsque le temps couvert diffusait une lumière gris-verte. Son collègue Daniel l’accompagnait souvent. Crâne chauve, cheveux blancs en harmonie avec ceux de sa poitrine qui s’échappaient d’une chemisette toujours ouverte, Daniel n’était pas séducteur pour 2 sous. Ces deux-là partageaient un même goût pour la nature. Le chemin des douaniers les guidait le long de roches déchiquetées, noires ou brunes, ou sur les plages de galet gris ou noirs. Leur relation amicale était partie pour durer. C’était compter sans la Boîte. La multinationale adore brasser les gens. En les déracinant, elle parie qu’ils concentreront leur énergie sur la seule chose stable dans leur environnement : le travail. Daniel fut muté à Cergy Pontoise, alors qu’il ne lui restait que 2 ans pour atteindre l’âge de la retraite. Durant son exil, Daniel et Kathelynn ne se virent pas, ne se téléphonèrent pas, le ton de voix inaudible et les silences interminables de Daniel rendaient toute conversation vaine. C’est par Facebook qu’ils prenaient des nouvelles l’un de l’autre. Daniel postait des photos le montrant entouré de ses collègues de travail, au restaurant, dans les magasins. Il menait une vie ordinaire, elle n’avait pas lieu d’en douter; plus tard elle se demandera s’il ne la mimait pas à la perfection. Surtout, il y avait messenger; clic clic, la sonnerie annonçait un message. Daniel se plaignait du ciel noir, de la pluie, de la grisaille. Il s’ennuyait. Kathelynn en rêvait de ce ciel gris, elle détestait le soleil permanent, l’air irrespirable. Il se comprenaient moins bien. Pour abréger son séjour, il se fit licencier. De retour à Antibes, il réinvestit sa petite maison discrète : couleur crème sur les murs comme sur le portail plein le cachant des regards, volets marron. Personne d’autre que lui ne pénétrait dans son antre, Kathelynn pas davantage qu’une autre, elle apprendrait pourquoi un an plus tard.

Un an, c’est le temps qu’il fallut aux policiers pour remonter la piste.

Nous étions en octobre, de gros nuages noirs se succédaient et déversaient une pluie que Kathelynn jugeait bienfaisante. Il était rarissime que l’on sonne à son domicile.
Deux coups secs. Elle ouvrit.
Deux hommes bien mis, l’air sérieux, campés sur leurs jambes d’un air déterminé. Ils se présentèrent rapidement; l’inspecteur Bordine n’y alla pas par quatre chemins.

– Vous connaissez Monsieur Daniel Maulibois ?
– Oui, c’est un collègue de travail.
– C’était.
– Comment ça, c’était ? Il ne lui est rien arrivé au moins ?
– A lui, non. De quelle taille chaussez-vous, Mademoiselle ?
-Trente huit. Pourquoi ?

L’inspecteur laissa la question sans réponse.
– Avez-vous donné des chaussures à Monsieur Maulibois ?
– Non.
– Cette chaussure vous appartient-elle?

Kathelynn reconnut son tennis rose aux lacets blancs. Elle opina de la tête, trop étonnée pour parler.

Veuillez nous suivre s’il vous plaît.

Kathelynn pénétra chez Daniel à la suite des policiers. Elle découvrit deux mètres carrés d’une pelouse chétive, les brins d’herbe laissaient voir la terre en dépit d’un système d’arrosage disproportionné. A gauche de la porte d’entrée étaient stockés des objets hétéroclites, entassés contre le mur. Un empilement de boites de différentes tailles arrivant à hauteur d’homme rétrécissait le couloir déjà si étroit. Il desservait sur la gauche un débarras rempli d’outils, de seaux, de bidons de toutes tailles ; cette pièce sombre communiquait avec ce qui pourrait être un garage s’il était vidé de tout ce qu’il contenait. Kathelynn eut à peine le temps d’apercevoir des pneus, des cageots pleins (de quoi elle ne le devinait pas), d’autres cartons…Les policiers la guidaient plus loin. Le couloir suivait un coude sur la droite. En face, une porte ouverte; à gauche, le salon salle à manger n’était séparé du reste de la maison par aucune porte, ni vitrée, ni pleine. C’est à peine si elle parvenait à se glisser entre des meubles posés les uns sur les autres, leurs pieds en l’air semblaient la narguer. Il y avait aussi des portants sous housse, des cartons à n’en plus savoir qu’en faire ni surtout comment les éviter, des vêtements amoncelés sur le sol, deux fauteuils recouverts d’une couverture sale et un long canapé crade. Le pire, Kathelynn le vit sur les murs. Tous étaient tapissés de photos. Les volets fermés ne les mettaient pas en valeur et c’était tant mieux. Quand elle s’approcha, elle reconnut des visages familiers. Il s’agissait de photographies publiées par la presse locale, des avis de recherche. Deux très jeunes filles, deux non moins jeunes garçons. Des frissons commencèrent à la secouer, un affreux doute s’insinuait en elle. Il fut vite levé. Les policiers continuaient la visite guidée, direction la chambre. Une pièce également plongée dans l’obscurité. Un lit en 140 occupait l’espace central. Il n’était pas fait, malgré l’heure tardive, les draps étaient froissés, ils étaient tâchés en maints endroits. Tout autour, il était impossible de mettre un pied devant l’autre, les tas se succédaient. Un, de chaussures dépareillées. Un autre, de soutiens gorges. Un troisième, de slips. Un dernier mélangeant toutes sortes de vêtements. Que devaient contenir les deux armoires noires fermées ? Kathelynn ne le saurait jamais, son attention était mobilisée par un tableau encadré. Il ne mettait pas une toile en valeur, pas un dessin, pas un fusain. Seulement une cible tracée en rouge. En cœur de cible, elle.

L’inspecteur extirpa un vieux tennis de l’amas de chaussures.

– Il est bien à vous?
Oui.

Kathelynn reconnut sans peine son tennis rose aux lacets blancs. Mais quel sens donner à tout ce désordre ? A sa photo au milieu d’une cible ? A celles affichées sur les murs du séjour ?

L’inspecteur ouvrit le congélateur. Il ne contenait pas de nourriture.

Uniquement des chaussures et des pieds droits. Celle de Kathelynn était la seule sans pied.

– Oui Mademoiselle. Monsieur Maulibois a tué tous ces jeunes, son regard désabusé se portait sur les photos épinglées aux murs. Sans laisser d’empreinte dans notre région. Il s’est trahi à Cergy; nos collègues ont trouvé sa trace ADN sur la chaussure d’une de ses victimes.