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Patients, patience

Les derniers salons auxquels j’ai participé, l’un en banlieue de Nîmes (c’est le sujet de mon blog précédent, publié le 11 octobre 2019), l’autre au centre de Sète, m’ont fait réfléchir à beaucoup de choses, j’ai eu le temps. En particulier la notion de patience. Pas seulement la notion;  mes caractéristiques personnelles en la matière.

Connais toi toi-même. Le sage a raison.

A l’expérience, c’est plus facile à dire, en opinant du chef, convaincu, qu’à faire. Nous sommes souvent les pire observateurs de nous mêmes.

Surtout que, Dorian Gray nous l’a appris, nous avons tous plusieurs facettes en même temps.

Sans compter que nous évoluons au fil des circonstances, des années, des événements heureux et malheureux.

Moi, par exemple.

Ma famille m’a souvent répété que j’étais un minot turbulent. « Très turbulent », marmonnait ma mère en levant vers le Ciel son regard excédé, comme si un secours pouvait lui venir de l’au delà. « Tu courais partout; dans la rue, je te tenais fermement, tu tirais, tu sautillais, tu trépignais. Je te lâchais sur la Place interdite aux voitures. Ça ne te suffisait pas. Tu te démenais, dès la porte cochère franchie, tu faisais des pieds et des mains pour que je te laisse grimper les escaliers tout seul.

Les années passées n’ont pas estompé l’image de ces escaliers qui ornaient les immeubles bourgeois de jadis. Ils étaient larges d’au moins trois mètres. Sans mentir. Sans les grossir depuis ma petite taille de gamin de cinq ou six ans. Chaque marche mesurait facilement 20 centimètres de large et autant de haut; ces dimensions faisaient de l’escalier un élément essentiel de l’immeuble, d’autant qu’il était naturellement dépourvu d’ascenseur. Il était gris comme les murs. Il n’était pas éclairé, c’est bien la seule chose qui me retenait de sauter à pieds joints d’une marche à l’autre : la trouille! Une fois arrivés au troisième étage, pas plus tôt la porte de l’appartement ouverte, je courais dans le couloir et à travers les pièces.

Plus tard, j’avais, paraît-il, les joues rouges à force de sauter et courir dans la cour de récréation et sur la Place piétonne; mais j’étais devenu un élève calme et attentif. Car j’apprenais la patience : se taire, respecter les règles, obéir, se concentrer sur les leçons…pour mieux apprendre.

Il me semble que la patience l’a longtemps emporté sur l’impétuosité dans ma vie adolescente puis adulte.

C’est parce que je suis devenu « patient’ d’une toute autre façon que mon impatience s’est réveillée.

J’avais 26 ans. Une maladie foudroyante, et l’opération associée, m’ont cloué au lit puis en fauteuil pendant 5 années que j’ai trouvées très longues. Je n’avais pas de force. Les gestes les plus banaux me paraissaient insurmontables. Je mettais des heures pour me lever, faire ma toilette, m’habiller. J’étais devenu un « patient » du système de santé. Je patientais en effet dans les salles d’attente des médecins, chirurgiens, infirmiers, soigneurs de tout poil. J’endurais piqures et interventions. J’essayais de supporter en silence, sans demander quand tout serait fini, quand je pourrais enfin…vivre, tout simplement? Je sentais confusément que personne n’avait la réponse, aucune blouse blanche aussi diplômée était-elle. Tous tâtonnaient.

Au bout de ce tunnel, l’éclaircie, enfin! On me dit que les résultats des traitements étaient bons. Que j’allais re-vivre, travailler, « d’abord à mi-temps, bien sûr ».

J’ai repris ma place dans la file. Celle des automobiles dans les bouchons, celle des employé(e)s dans l’entreprise, celle des acheteurs dans les magasins.

La trentaine passée, les choses changèrent parce que mon horloge biologique avait avancé. Il fallait que je me secoue les puces si je voulais fonder une famille, construire une carrière… Patatras, l’impatience a pris le dessus. Je me suis dépêché de bouffer la vie, de bâtir des projets privés et professionnels, de voir des spectacles et des amis.

Jusqu’à la nouvelle chute. Une autre maladie grave. « Patient » encore par la force des choses. « Patient » patientant tout le temps nécessaire aux traitements, hospitalisations, consultations, examens…

En me redonnant la santé, les nouveaux soins, associés à mon énergie vitale et à la chance, m’ont dopé vers de nouveaux horizons, de nouveaux projets.

`Finalement, patience et impatience sont indissociables chez moi. Chez vous peut-être aussi? Il faut des deux, tout est bon à prendre : patience ne veut pas dire passivité; impatience n’est pas le contraire de sérénité. Les deux sont la vie.