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Rat des villes, rat des champs; »UNE FORME DE JOIE » des villes, « UNE FORME DE JOIE » des champs

Les écluses de Fontserrane, je m’en souvenais comme d’un bel endroit sans repérer précisément par où y accéder. Oui, je sais, le GPS. Je n’en ai pas et, pour l’instant, n’en veux pas; j’aime me débrouiller; chercher ma route ne me déplait pas. Sauf si des horaires me contraignent. Celui « imposé »dimanche était léger : arriver à 10H. J’ai donc cherché; je les savais au sud de Béziers mais les situais route d’Agde; finalement c’était celle de Narbonne. Arrivé sur le vaste parking, je me réfère au mail reçu de l’organisatrice et constate que l’accès des « auteurs » est différent; l’organisateur étant mandaté par l’Office du Tourisme, aucun risque de me tromper. Je repars donc vers le centre ville, passe sous deux ponts et tourne à droite immédiatement après le second pont. Cet endroit me parle; j’y suis souvent passé, il y a quelques années; le coin n’a pas changé, vétuste, vétuste… Il y a là quelques immeubles délabrés, des gitans désoeuvrés et, oui, des champs, si près de la ville. Je me gare. Quelques mètres à parcourir, puis je longe un canal asséché; les écluses se trouvent plus haut; j’apprendrai que le canal sur lequel naviguent les péniches bifurque sur la gauche à cent mètres de là où les stands sont en cours d’installation. Par chance en cette saison, des platanes centenaires font une ombre bienvenue. L’allergie qu’ils occasionnent l’est moins, il me faut faire avec.

De la plaine où nous restons assis plusieurs heures à attendre le chaland qui ne vient pas, le spectacle est intéressant : en face de nous, le canal asséché certes; mais à droite, en hauteur, les proues des navires et autres péniches se profilent à l’horizon; des touristes essentiellement; en m’approchant en début d’après midi, j’entendrai parler anglais et néerlandais; des hommes chapeau sur la tête, des femmes en maillots de bain, tous attachent leur bateau de location aux gigantesques supports noirs qui vont les tenir contre le quai, le temps que l’eau monte. Je me retrouve plongé sans en avoir eu l’intention dans mon nouveau roman « Une forme de joie ». Il inclut tout un chapitre un brin policier sur un crime raciste commis sur les berges d’un secteur en tout point comparable à celui-là; pas forcément ici, je ne lui ai pas donné ce nom, mais c’est tout comme. C’est curieux, je n’y avais pas pensé avant; je n’y ai pas pensé hier pendant ma morne journée; cela me vient à l’esprit à présent.

Du côté opposé, la cathédrale biterroise domine la plaine. Son architecture sombre se détache sur le ciel bleu. Les hauts quartiers de la ville l’entourent. Des souvenirs remontent. J’ai oeuvré par moments dans le secteur. Un premier emploi pas facile, d’abord; les clients entreprise, certaines très connues dans leur spécialité, avaient des exigences qu’un tout jeune « ingénieur commercial », pompeuse appellation, avait bien du mal à satisfaire. Plus tard, bien plus tard, du bénévolat dans une association caritative inspirée par une Congrégation religieuse; ses immeubles ont, parait-il, été rachetés par la Ville depuis belle lurette.

C’est très bien organisé, des stands, des barnums, le repas offert et le stand sympathique de mon éditeur, j’y retrouve des figures connues, j’en rencontre de nouvelles. C’est fraternel, mais languissant. Peu de passages. Ou alors des passages de groupes organisés, très pressés de monter admirer le spectacle des écluses; beaucoup d’étrangers aussi, ils ne risquent pas de s’intéresser à nos livres, ils ne parlent pas notre langue. Non, le coin n’est profitable qu’aux auteurs du secteur, ceux qui parlent de Béziers, aux éditeurs offrant de belles images du riche passé de cette agglomération, les éditions du Mont ont cette facette dans leur panoplie. En ce qui me concerne, j’ai rencontré un être  touchant; ce fut une rencontre intéressante, étonnante même : un homme de mon âge qui aime la poésie! Avait-il deviné que j’en lis aussi pratiquement tous les jours? Le fait est, ce photographe amateur en écrit et voudrait publier poèmes et photos. Pas facile, la poésie n’est pas réputée pour ses ventes; les photos, je ne sais pas.., bonne chance à ce lecteur car oui, il a jeté son dévolu sur un petit roman à la couleur châtaigne; châtaigne comme les Cévennes où se déroulent ses histoires.

Rien à voir avec la ville de Carcassonne où je promouvais « Une forme de joie » la semaine précédente. La très belle librairie Breithaupt m’a accueilli le 8 juin. J’aime cette librairie. D’abord parce qu’elle est spacieuse; son parquet est chaleureux; des étagères sur différents niveaux offrent un choix sur place absolument prodigieux. C’est un décor dans lequel j’aime me fondre; des gens avec lesquels je me sens bien : des libraires qui lisent, quel bonheur! Qui lisent des auteurs comme moi, pas seulement les têtes de gondole, un miracle! L m’a dit du bien de « Désert intérieur », mon précédent roman, sa sincérité m’a touché, elle a cité plusieurs passages, elle m’a parlé de mon style. Mon style! Oui, j’ai fini par accepter d’entendre dire que j’ai un style. Et comme chacun sait, « le style c’est l’homme ». Le lecteur sent la personne en parcourant ses écrits. Beidbeder l’a montré dans un livre, Jean d’Ormesson développait cette idée à longueur d’interviews. Elle me plaît. Le choix entre mes sept livres et les 3 de l’association Ponteranga, le fait que je me sente bien dans cet endroit, la qualité de l’accueil, tous ces facteurs ont joué un rôle dans les belles rencontres que j’y ai faites; presque tous mes livres ont trouvé preneur, un régal. Pas en dizaine d’exemplaires, je vous rassure, mais un de chaque, c’est bien. Deux clients m’ont sidéré. Le premier, grand, costaud, la soixantaine chauve, me domine de la tête et des épaules, il va me donner des complexes si je ne me lève pas. Je me mets donc à sa hauteur; pas tout à fait, il mesure environ vingt centimètres de plus que moi. Et me dépasse de beaucoup plus en éloquence. Il déverse sur moi un tas de considérations sur l’amour, le couple, les goûts communs, ceux qui séparent l’homme de la femme. Il feuillette la 4ème de couverture de « Désert intérieur« , ne me pose aucune question, je me tais. Il le prend et court le payer auprès de L. Cet homme parle vite, achète vite, marche vite. L me dira par la suite qu’il n’achète que des essais. L’explication : sa moitié a été adoptée, il y a bien longtemps. Elle en souffre encore, à 60 ans; il aimerait qu’elle lise mon roman. Moi aussi. L’autre personnage a un physique bien différent du premier : petit, râblé, la tête dans le cou comme s’il était bossu ou victime d’une infirmité de ce genre. Un autre puits de science, ce Monsieur! Un passionné d’histoire, qu’il connaît sur le bout des doigts. Peut-être ne vient il à mon stand que parce que, justement, nous parlons d’histoire, goût que je partage avec lui? Peut-être parce que nous nous sommes déjà vus; nous nous étions parlés, en rigolant, cet homme est non seulement cultivé mais plein d’humour? Le fait est, il choisit un de mes livres, le plus riche d’histoire locale, celle qu’il aime. Il porte sur les Cévennes pas sur le Minervois, tant pis, cela l’intéresse, tout l’intéresse. Je suis très honoré d’être lu par ces deux savants, merci à eux!

Le lendemain, le même bonheur m’a accompagné une partie de la journée dans un village proche de Carcassonne : Arzens, je retournais aux champs, la vallée de Malapère offre des paysages  verts et variés. J- M se dévoue corps et âmes à ce qui est devenu un festival; je ne participe qu’au salon, les nuits d’hôtel sont chères. Il m’avait indiqué un gite surplombant la plaine de Malapère. Malapère, c’est le nom du salon, certes. A part ça, je n’avais pas recherché sur les sites géographiques, pas regardé les cartes, c’était quoi? Je l’ai appris en demandant à J-M un gite parfaitement paumé . Il est pourtant campé tout en haut d’une colline entre Montréal et Arzens. De la terrasse, vue plongeante sur la plaine : des bosquets, des champs, des vignes, tout était vert le 9 juin; l’hôtesse m’apprit qu’il avait fait mauvais, la pluie dope la végétation, tout s’explique. En fin d’après midi, histoire de me défatiguer de la route et aussi de la concentration envers de possibles lecteurs, j’ai mis mes chaussures de marche et descendu jusqu’à Arzens. J’ai mieux vu la végétation; un panneau indique une source qui aurait déjà rafraîchi les pèlerins de St Jacques de Compostelle, une coquille apparaît tous les 2 kilomètres. J’ai dû en parcourir 5 ou 6, j’ai mis une heure et demie, vite à l’aller, descente oblige, plus lentement au retour, montée et soleil en face. Pareil le jour du salon à 7H; enfin, pas tout à fait pareil, non, j’ai pris un chemin du côté opposé; il reste sur la crête avant de descendre. Des vignes surtout. Et des surprises. Comme ce camping car inhabité sur la gauche; et, à droite, derrière des ruines qui abritent des bidons vides et quelques saletés, une caravane! Celle ci paraissait habitée : il y avait du linge suspendu au grand vent audois. La patronne du gîte m’expliquera au petit déjeuner qu’y vit une jeune femme en rupture de ban; elle garde des moutons et taille les vignes pour trois francs six sous; elle se nourrit du calme et de l’air; sa famille est venue la voir, elle a dormi au gîte, c’est comme ça que D le sait; cette jeune femme s’est révoltée, paraît-il, contre une famille aisée, bourgeoise, contre une vie corsetée. Sûr que ce n’est pas le cas ici. Il doit souffler un de ces vents sur la crête déserte, la végétation basse n’arrête pas les bourrasques, j’en suis certain.

D’un abord a priori froid, D va s’avérer épatante au fur et à mesure que je la connaîtrai mieux. On parle un peu le soir, on s’apprivoise. Au petit déjeuner, la glace est rompue, elle me raconte son parcours. Ses parents, belges, ont acheté l’immense bâtisse agricole; son « copain » devait la retaper. Las, il est parti deux mois après, lui laissant une fille sur les bras. Un autre compagnon la console, quand il est là, quatre mois dans une garnison à un bout de la France, 4 mois dans une autre, ailleurs, le reste ici. D’où des difficultés pour retaper la ferme. De quoi se faire passer le rêve de dénicher un paradis isolé comme celui là. Le mieux, je l’ai vécu le lendemain. Comme si tout cela était programmé, D allait chercher son père à l’aéroport. Pour 5€, il trimballait depuis Bruxelles une veste et un carton de dessin; oui, son père, retraité bien portant mais mince, dessine. Et pas qu’un peu; il vient au salon avec sa fille et me raconte ses personnages; ils portent tous un prénom commençant par M; ce Monsieur a publié; ses oeuvres ont été diffusées grâce à un mécène; l’investissement que cet industriel a fait sur la bonne bouille du père de D se chiffre en dizaine de millions d’euros, de quoi donner le tournis à un auteur inconnu comme moi! Nous parlons, ou plutôt il parle, je bois ses paroles.

Voilà, brièvement, deux des rencontres formidables que j’ai faites à Arzens. Brièvement, non finalement, j’en ajoute une autre. Le miracle se produit donc deux fois ce jour là; d’ordinaire seules les femmes s’intéressent aux livres; ce 9 juin, un autre homme regarde; j’engage difficilement la conversation avec lui; il est réservé; je raconte « Une forme de joie« , je parle du bonheur et des joies qui, parfois, le valent. Ça dure. A la fin, il me dit qu’il vit ce que je lui ai décrit : sa femme et lui ont changé l’un et l’autre, au fil des ans; elle n’est pas là; ils vivent des envies séparément, l’autre ne les partageant pas; il leur faut des espaces; décidément le bonheur est fugace; malheureusement pour lui, des joies ne remplacent pas encore son bonheur visiblement fané. Je  lui souhaite que ça arrive bientôt il me fait de la peine; vite, que la lecture d' »UNE FORME DE JOIE » le ranime au bonheur d’être vivant, ici et maintenant!

18 juin : retour en ville. Montpellier. Je retourne dans LA librairie de référence, Sauramps, Triangle. Avec appréhension. Depuis la restructuration, le libraire qui me reçoit depuis 7 ans a changé d’attitude; il était accueillant à l’auteur minuscule que je suis; depuis, il ne l’était plus; il n’avait visiblement pas de temps à perdre avec moi; lui demander l’état des ventes exigeait, semble-t-il, des efforts qu’il n’était plus disposé à consentir au menu fretin auquel il m’assimilait. Hier, ce fut très différent. Un libraire recruté la veille m’a mis entre les mains d’un responsable. A m’a écouté avec attention; il a lu la 4ème de couverture; il a fait un commentaire obligeant sur la couverture dont la couleur et la forme renvoient au développement sur l’Afrique que je venais de terminer; puis, il m’a montré où se trouvaient maintenant tous mes livres. En plus, il se souvient du catalogue des Editions du Mont et note qu’il s’enrichit désormais de romans. Ouf! Deux « Une forme de joie » sont désormais en vente chez Sauramps. En sortant, je traverse la place de la Comédie surchauffée et monte les petites rues ombragées qui débouchent sur la place des Martyrs, on dit plus souvent : sur la Préfecture. La vénérable maison Gibert y trône sur 4 étages. Je n’y ai encore pas déposé le moindre livre, je n’y croyais pas. Il y a un rayon papeterie, un autre accessoires, puis la littérature. Je m’y rends surtout parce que j’ai acheté des bons « livres » à mon Comité d’entreprise et que leur nouvel émetteur ne les rend plus échangeables dans les librairies indépendantes, seulement dans de grosses enseignes comme GIBERT; or, j’ai envie d’acheter de nouveaux livres, des classiques et un compte rendu de voyage. Je fais mes choix puis ose solliciter une libraire. Elle aussi m’écoute, regarde, tapote sur le clavier de son ordinateur; elle en rendra compte demain à sa responsable, absente. Ragaillardi par ces deux accueils, je ne veux pas laisser passer mon jour de chance : je descends la rue St Guilhem. J’aime déambuler dans l’Écusson, regarder passants et devantures, écouter; la rue est piétonne. Arrivé en bas, face à la rue Daru, je bifurque à gauche sur le boulevard Jeu de Paume. Je suis déjà venu chez « Grain de Mots » mais ne me souviens pas à quelle hauteur du boulevard elle se situe; j’avais mémorisé un repère lors de mon passage le mois précédent (j’étais venu écouter la fondatrice de Verdier, Colette je crois) : une grande marque de café se trouve en face. Quand je rentre, l’ambiance est toute autre que dans les librairies précédentes qui sont plus des points de vente que des lieux de savoir ou de recueillement; ici, tout est en rez-de-chaussée, les tables exposent des centaines de livres, les étagères complètent avec des classiques ou des livres spécialisés. Je reconnais le libraire qui avait animé la rencontre. Mme H me l’avait présenté, en indiquant qu’elle prenait du recul, elle en a l’âge, même si cela ne se voit pas. E me réserve un accueil encore plus attentif que les précédents; on le dirait tout entier concentré dans notre échange, j’adore. Je lui chante la chanson d' »Une forme de joie« , une de plus. Il écoute, soupèse, lit, puis consulte son écran : oui « Désert intérieur » a été acheté par Mme H, en 1 exemplaire; Il  veut 2 « Une forme de joie« ; il ne m’en reste plus qu’un, je le dépose. Après, nous parlons de Verdier; je lui demande conseil; après lui avoir résumé mes lectures récentes, celles qui m’ont procuré de vrais plaisirs de lecture, celles aussi que je n’ai pas ou pas su apprécier (et tant pis si cela concerne de grands noms comme Roth, Hurakami, Wrang), il m’apporte un roman d’un espagnol. Puissant, très puissant dit-il. Je pars avec.