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Sur des vers de Paul Éluard

Celles et ceux qui me connaissent savent combien j’aime la poésie.

Depuis toujours.

Enfant, je l’apprenais en classe et me la récitais à moi même, j’étais bien trop timide pour le faire en public. Le Conservatoire d’Art Dramatique m’a fait un peu progressé. A peine. Ma mère m’y avait inscrit de son propre chef, soit parce que c’était pour elle une façon d’exaucer un vieux rêve qu’elle n’osait pas réaliser, soit parce qu’elle jugeait l’exercice utile pour vaincre notre mal commun : cette foutue timidité. Après les cours, après les récitations devant le groupe d’élèves de tous âges, un groupe d’une bonne vingtaine de têtes rieuses, il m’est arrivé de débiter du Ronsard ou du Hugo; d’abord dans cette enceinte, puis, m’engaillardissant et cédant à l’amicale pression d’un oncle amoureux des belles lettres, après le dessert des très longs repas familiaux associant oncles, tantes, cousins.

C’était une étape que je franchissais d’une voix blanche, incapable de transmettre la moindre émotion.

Par la suite, le tourbillon de ma vie m’a embarqué dans une série d’évènements familiaux et professionnels assez peu poétiques. Je me suis limité à lire des poèmes, sans jamais en dire, encore moins d’en écrire.

J’ai essayé de transmettre, c’est tout. Transmettre, sans les déclamer à haute voix, les poèmes qui me sont chers. Essentiellement à mes proches. Parfois aussi à des amis. Très exceptionnellement au travail.

Au travail? Vous vous étonnez à bon droit, je n’ai pas carrière dans un théâtre ni dans un journal.

Oui, au travail.

On dit souvent que le poète est un être perdu dans ses pensées, un de ces albatros auxquels le compare Baudelaire :

« Le Poète est semblable au prince des nuées

Qui hante la tempête et se rit de l’archer;

Exilé sur le sol au milieu des huées,

Ses ailes de géant l’empêchent de marcher ».

Il l’est, bien entendu.

Mais pas seulement.

Le poète transmet surtout des émotions : par le choix de ses mots, par la musicalité de ses phrases, par le rythme. Ainsi transmet-il des messages intemporels, rappelons nous en quelques uns :

« Ce sont amis que vent emporte,

Et il ventait devant ma porte;

Sont emportés » (RUTEBEUF, moyen âge)

« Le vase où meurt cette verveine

D’un coup d’éventail fut fêlé….

Souvent aussi la main qu’on aime,

Effleurant le coeur, le meurtrit; Puis le coeur se fend d lui-même,

La fleur de son amour périt.

Toujours intact aux yeux du monde,

Il sent croître et pleurer tout bas

Sa blessure fine et profonde;

Il est brisé, n’y touchez pas »

J’étais naïf lorsque j’ai débuté ma carrière. L’entreprise qui m’accueillait était une vieille dame endormie dans ses traditions, la majesté de ses immeubles, l’immuabilité de ses procédures. Il me semblait qu’il faudrait la réveiller en douceur, pour la moderniser ensuite. J’étais un employé lambda et il ne faisait pas bon, pour un débutant, de prétendre donner des leçons aux collègues assoupis derrière leurs comptoirs. Il se trouve que la première revue interne venait de naître. J’ai soumis un poème de Rimbaud : « Les assis ». Moyen détourné pour appeler au changement. Pas sûr que quiconque se soit senti concerné par ces vers pourtant si clairs :

« Et les Assis, genoux aux dents, verts pianistes,

Les dix doigts sous leur sièges aux rumeurs de tambour,

S’écoutent clapoter des barcarolles tristes,

Et leurs caboches vont dans des roulis d’amour.

Oh! ne les faites pas lever! C’est le naufrage…

Ils surgissent, grondant comme des chats giflés,

Ouvrant lentement leurs omoplates, ô rage!

….

Rassis, les poings noyés dans des manchettes sales,

Ils songent à ceux-là qui les ont fait lever

Et, de l’aurore au soir, des grappes d’amygdales

Sous leurs mentons chétifs s’agitent à crever. »

Il y a plus.

Des poètes se sont engagés pour des causes. La LIBERTÉ en est une qui les fédère. Parmi ceux dont j’ai mémorisé des strophes : Victor Hugo, René Char, Paul Éluard, Pablo Neruda. Ceux-là ont pris des risques pour elle. Ils ont souffert. Ils ont résisté.`

J’ai récemment assisté à deux lectures publiques. La « perforeuse » est agrégée de lettres. Elle a des milliers de vers gravés dans sa cervelle bien faîte. Mieux, elle est capable de les faire passer, simplement, sans lyrisme. Sa dernière prestation, C l’a assurée en plein coeur de Castelnau le Lez. J’ignorais qu’un musée de la résistance était logé, ce n’est pas un hasard, 1 place de la liberté. Ça avait eu le privilège de rencontrer jadis une vieille dame, aujourd’hui décédée.Suzanne Orts avait survécu aux camps de concentration, à la faim, à la haine antisémite, Suzanne était juive. Elle n’avait pas 18 ans. Ses parents avaient eu moins d chance ou moins de « résistance ». Suzanne disait que, pour conserver un peu de dignité dans les stalags infâmes, dans la saleté et la malnutrition, sous les avalanches d’ordres hurlés, sous la pluie de coups, dans l’angoisse de la mort promise…, elle avait fait travailler sa mémoire, elle avait retrouvé des bribes de vers puis des poèmes entiers.

J’en connais quelques uns qu’il se peut que je dise un jour de 2020 en public, après m’être jeté à l’eau il y a un mois, en bonne compagnie on ne risque rien. Parmi eux, il y aura Éluard, bien sûr , j’extrais ce passage d’un poème sur ce thème :

 » Sur la santé revenue,

Sur le risque disparu,

Sur l’espoir sans souvenir,

J’écris ton nom »

Le nom en question, vous l’avez deviné, c’est : LIBERTÉ.

Je vis ces vers dans mon corps, dans mon âme. Non que je prétende avoir retrouvé la santé : médicaments et régime quotidiens sont là pour le le rappeler. Non que le risque ait disparu. Mais enfin je me sens mieux physiquement, je bouge, je vis, mon apparence n’est pas, n’est plus celle d’un grand malade. Apparence, c’est déjà ça. Et puis, il y a l’espoir. Le mien est d’autant plus fort qu’il n’est pas sans souvenir contrairement à celui d’Éluard. Je me souviens précisément des chocs que j’ai subis, des souffrances, des traitements, des peurs. Je dirais que se souvenir m’aide à espérer. Vu d’où je viens, j’espère d’autant plus le meilleur que j’ai frôlé le pire.

Alors, oui, je reprends les rencontres avec des lecteurs potentiels, ils m’apprennent tant! Qu’ils soient libraires, responsables de surface commerciale, éditeurs ou quidam, les rencontrer m’ouvre les yeux sur des réalités, des opinions, des avis de lectures, en plus de ceux que j’écris (mes avis, mes lectures) ou lis sur Instagram. Je n’aurais jamais cru, avant d’être édité, apprendre d’autant de gens si différents les uns des autres.

Un exemple parmi d’autres : des responsables d rayons en supermarché, des patrons de centres culturels de grandes enseignes…liraient les livres qu’ils vendent? Je ne l’imaginais pas un instant. Je viens d’être démenti à 3 reprises :

  • Le patron, le vrai, pas un chef de rayon, d’Intermarché Laroque m’a reçu en personne. Notre conversation a duré un moment, elle était riche. Depuis, il consacre plusieurs étagères à mes bouquins entre lesquels trône ma biographie, c’est pas beau ça?
  • Le responsable du centre culturel Leclerc de Saint Aunes a repéré « Une Forme de Joie » et l’a commandé avant de me rencontrer. Sur les romans, des posts it livrent aux lecteurs les coups de coeur de l’équipe, comme dans certaines librairies.
  • La responsable de plusieurs rayons dont les livres à Intermarché Saint Gély du Fesc a lu plusieurs de mes romans, témoin le texte de la dédic