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Une forme de joie

Il a raison, Paul Eluard.

«  Il ne faut pas de tout pour faire un monde,

Il faut du bonheur et rien d’autre ».

Qui, en effet, préfère être triste que gai? Enfermé dans sa solitude qu’heureux en ménage? Malade que bien portant? En mesure de satisfaire financièrement ses besoins fondamentaux, voire les plaisirs de la vie, que démuni, tirant le diable par la queue pour payer logement, nourriture, soins?

Il faut du bonheur, c’est impératif, oui.

Le problème, c’est que le bonheur ne se commande pas sur Amazon, ni ailleurs. Le bonheur de s’achète pas. On ne peut pas le faire apparaître en claquant des doigts, non.

« Il faut ». Facile à dire, « il faut ».

Le pire est-il de ne pas connaître ni avoir connu le bonheur? Ou de le perdre? Une personne n’ayant jamais été heureuse n’a pas ressenti le sentiment de plénitude qu’apporte le bonheur, tandis que celle qui l’a connu  éprouve une sorte de vertige lorsque le bonheur la quitte. Un abîme s’ouvre à ses pieds. Elle perd l’équilibre; plus rien ne l’ attache, elle tangue, le naufrage n’est jamais loin…

Parfois s’installe une période grise ou noire, de tristesse continue, de perte de repères, de dépression.

Il y en a qui se battent. Ils courent après leur bonheur passé. Des chanceux le rattrapent, le même, ou un autre.

D’autres, non. Ils végètent dans leur vie devenue insipide.

C’est ce qui arrive à mon héros, jusqu’à ce que les évènements qui le bousculent le propulsent ailleurs. D’autres rencontres, une culture différente, des langues étrangères bercent sa langueur. Elle s’atténue.

Paul, alors, recommence à ressentir.

Mieux, il sourit, il participe. Une forme de joie l’envahit. Pas le bonheur qu’il a connu, non; simplement la succession d’épisodes joyeux, une sorte de sérénité gaie. « Une forme de joie » est le titre de mon septième roman. Au départ, je n’ai pas nourri le projet d’écrire sur le bonheur ou sur la joie. Ces thèmes m’auraient paru trop élevés pour le niveau littéraire auquel je me situe. Trop philosophiques. Je me suis borné à inventé deux personnages principaux, puis, comme dans la vie, une foule d’autres sont arrivés autour d’eux : des amis, des relations, des parents, des rencontres. L’imagination a pris les rênes.

C’est à la fin seulement que ce sujet m’est apparu.  « M’est apparu ? Ce « m » est prétentieux, ce sont les lecteurs de la maison d’éditions et l’éditrice qui m’ont ouvert les yeux, je l’avoue. D’aucuns critiquent ce métier, ils préfèrent s’auto-éditer. La belle affaire! Seuls devant leur page blanche; seuls encore devant leur manuscrit; seuls à décider s’il est lisible ou pas. Triste narcissisme, auto-célébration…Je préfère soumettre mes textes aux comités de lecture. Certes, cela procure bien des désillusions; à tout âge on reçoit des gifles, on subit des humiliations. Mais c’est un test. Il arrive que le manuscrit soit lu. Plus rarement encore il est commenté. Et parfois l’étincelle jaillit, une rencontre a lieu, le texte est enrichi ou mis en valeur par des idées, des suggestions. Les éditions du Mont ont perçu comme une évidence que les 5 dernières pages étaient en trop. J’y tenais à ma fin, je voulais faire partager le sort d’un héros secondaire, ajouter ma touche prospective. Prétention, tout ça. Leur idée était bonne : se centrer sur le sujet principal. « Une forme de joie » boucle, c’est le titre et ce sont les derniers mots du livre.

Ce qui vient de m’arriver m’a remis en mémoire les mots de Marguerite Duras  sur l’art d’écrire :

« Avant d’écrire, on ne sait rien de ce qu’on va écrire.

Avant d’ ajouter (je l’imagine faire un clin d’oeil au lecteur) :

« Etre sans aucun sujet de livre, c’est se trouver… »

Vous auriez tort de ne pas la croire sur parole. Ce qu’elle dit est vrai. Je n’en veux pour preuve que la genèse de la publication de mon roman!